«La Suisse renvoie une image sérieuse et consciencieuse»

 | Paru dans Entreprise romande Le Magazine  | Auteur : Lauren Hostettler
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La réussite économique de la Suisse dépend de plusieurs facteurs. Michel Girardin, chargé de cours en macro-finance à l’Université de Genève et directeur de la session pour la Maîtrise des marchés financiers présente les caractéristiques qui témoignent de la bonne santé du pays sur le long terme. 

 

Quels sont les atouts de la Suisse qui expliquent sa réussite économique, comparée à celle de ses voisins?

La Suisse possède un système politique stable qui fonctionne bien depuis longtemps. Cela est dû à plusieurs éléments. Le premier est le système économique, avec un prélèvement d’impôt sur trois niveaux: fédéral, cantonal et communal. L’impôt fédéral établit une péréquation financière sans qu’un accord soit nécessaire entre les cantons, ce qui fait le succès du système. C’est un système similaire à celui des Etats-Unis. Le deuxième élément est la force du franc suisse, qui permet d’en faire une valeur refuge et qui a permis d’avoir des taux d’intérêt plus bas que ceux des pays voisins, favorisant les crédits et les investissements, tant dans la construction que les biens d’équipement. Actuellement, les taux d’intérêt sont négatifs, car la Banque Nationale Suisse tente de décourager l’achat de devises suisses. Le troisième atout de la Confédération est que la grande majorité de ses exportations proviennent de la chimie et de la pharma, qui sont des domaines peu sensibles aux variations de la devise suisse. La Suisse peut compter sur d’autres caractéristiques qui participent à son succès. Je pense notamment à l’éducation et à la formation. La mixité culturelle, l’innovation technologique, l’organisation, la discrétion ou le fait de figurer en haut des classements de compétitivité sont aussi des facteurs dont la Suisse tire des avantages. Elle renvoie une image sérieuse et consciencieuse.

Comment la Suisse tire-t-elle sa force de ces caractéristiques?

En ce qui concerne la formation, la Confédération héberge de bonnes universités et hautes écoles ainsi que l’EPFL et l’EPFZ. Elle aide et soutient de jeunes entreprises à se lancer.
Notre système d’apprentissage fait des envieux parmi nos voisins et participe au dynamisme de différentes activités. Un exemple est la Swiss Food Nutrition Valley, où des entreprises comme Nestlé, Syngenta, Firmenich ou Givaudan forment des jeunes qui maîtrisent les nouvelles technologies et restent à la pointe de l’innovation alimentaire. Le fait de compter plusieurs langues nationales et des citoyens qui maîtrisent souvent deux langues offre une grande qualité en termes de richesse culturelle ou d’accueil. La Suisse est aussi garante d’une culture de la confiance. On l’a bien vu avec les prêts Covid: les aides au financement ont bien fonctionné, les crédits ont été débloqués rapidement et c’est ensuite qu’auront lieu des contrôles pour vérifier qu’il n’y a pas eu d’abus. Ces différents aspects sont très appréciés à l’étranger, tout comme la neutralité ou l’organisation.

La neutralité a-t-elle joué un rôle dans la croissance helvétique?

Oui, car sans la neutralité, les organisations internationales comme le Comité international de la Croix-Rouge ou l’Organisation des Nations unies ne seraient pas présentes dans le pays. Elles attirent des employés qui participent à la richesse culturelle et économique de Genève en particulier, où elles sont établies. Cette population contribue elle aussi à la bonne marche de l’économie.


La Suisse s’est-elle illustrée dans des secteurs d’activités particuliers?

Elle peut compter, en premier lieu, sur le secteur de la chimie/ pharma, qui représente près de la moitié de ses exportations.
Deuxièmement, les domaines de l’horlogerie, des banques, du luxe ou des machines-outils sont également à la pointe en matière d’innovation et participent à la construction de l’image du pays comme étant sérieux et disposant d’un vrai savoir-faire. Historiquement, l’agro-alimentaire, avec notamment Nestlé, a permis à la Suisse de s’illustrer sur la scène internationale. Bien que basé en Suisse, Nestlé réalise 98% de son chiffre d’affaires dans le monde et l’entreprise a toujours présenté des produits innovants, comme le lait en poudre. Aujourd’hui, elle se distingue avec sa gamme de nutrition médicale. Notons que le tourisme, l’hôtellerie ou les loisirs sont à la peine depuis quelques années, car la cherté du franc les rend moins attractifs aux étrangers.

Y a-t-il de nouveaux domaines qui tireront, dans un avenir proche, leur épingle du jeu face aux voisins européens?

Genève est déjà un fleuron mondial de la finance durable, secteur dans lequel plusieurs entreprises ont été des pionnières. Depuis quelques années, le canton est un pôle d’excellence, avec l’organisation d’un sommet annuel ou de cours universitaires. Les domaines de la cryptomonnaie et de la blockchain sont également en train de développer des pôles de connaissances dans le pays. A Zoug se trouve la Crypto Valley, par exemple. Mais Genève n’est certainement pas en reste dans le développement de la digitalisation, au point de séduire les dirigeants de Facebook pour chercher à y implanter la Libra, une monnaie digitale d’envergure planétaire.

Quelle importance a eu l’euro dans les relations entre la Suisse et l’Union européenne?

Avant la mise en circulation de l’euro, les monnaies comme la lire ou le drachme étaient faibles par rapport au franc suisse. En 2000, l’euro représentait 1,6 franc. Ce taux est resté stable pendant une longue période, puis il est monté à 1,65 franc et est ensuite descendu. La Banque Nationale Suisse (BNS) a tenté d’enrayer cette hausse du franc suisse en achetant tout d’abord des euros, puis en introduisant le taux plancher en septembre 2011, pour l’abandonner en 2015 et introduire des taux négatifs. A plus de 120% du PIB de la Suisse, la BNS a le bilan le plus élevé au monde. C’est énorme! Le fait que 80% de ce bilan concerne l’euro en dit long sur l’importance de la zone euro pour les échanges commerciaux de la Suisse.

Avoir des voisins prospères est-il un avantage pour la Confédération?

Oui, car un grand nombre des exportations helvétiques se fait dans l’Union européenne. Si nos voisins sont prospères, la Suisse le sera également. Le dynamisme des Etats voisins influe sur les prix et la hausse des demandes de la production helvétique. C’est un cercle vertueux, car chacun a une expertise dans un domaine précis. Par exemple, la Confédération est dépendante de la bonne santé de l’industrie automobile allemande pour fournir des machines-outils

La Suisse a-t-elle commis des erreurs de parcours?

Il est difficile de répertorier des erreurs au vu des crises et des récessions traversées par la Suisse. Cependant, nous pouvons aborder la question du secret bancaire, dont la gestion politique aurait pu être meilleure. En effet, la contrepartie de la neutralité suisse est que le pays est seul pour gérer ses intérêts et il ne fait pas toujours le poids face aux autres nations. En 2008, lorsque la Confédération a négocié avec les pays du G20, les critères suisses n’ont pas été entendus et le pays a dû livrer des listes de noms sur des bases arbitraires et ce, sans contrepartie - une véritable catastrophe - due à une erreur de négociation. L’idée était de négocier l’accès aux marchés européens pour la Suisse, mais aucun accord satisfaisant n’a été trouvé. L’Europe et les EtatsUnis ont acquis la fin du secret bancaire sans que la Suisse n’ait eu de compensation en échange. La place financière suisse a su toutefois encaisser le choc de la disparition du secret bancaire et demeure aujourd’hui encore le leader mondial de la gestion de fortune transfrontalière: l’expertise dans le domaine financier en Suisse n’a pas d’égal dans le monde, ce à quoi une formation de pointe contribue largement.


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