«Pour offrir les mêmes chances à tous les élèves, l’école ne doit pas les orienter trop tôt»

 | Paru dans Entreprise Romande - Le Magazine  | Auteur : KAMPFEN Véronique
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Interview de Julie Falcon, sociologue, chercheuse et enseignante à l’Université de Lausanne.

En 2016, vous avez publié une étude intitulée Mobilité sociale au 20ème siècle en Suisse: entre démocratisation de la formation et reproduction des inégalités de classe. Vous montrez notamment qu’en Suisse l’élévation sociale stagne. Qu’entendez-vous par là?

Dans le cadre de mes recherches, j’ai défini trois catégories sociales basées non sur le salaire, mais sur le métier exercé: la classe populaire, qui comprend les ouvriers et les employés de niveau inférieur, la classe intermédiaire, constituée notamment d’enseignants du secondaire, d’infirmiers, d’employés administratifs, de chefs d’entreprise avec moins de dix employés et la classe moyenne supérieure, qui groupe par exemple les enseignants de niveau tertiaire, les médecins, les dirigeants, les cadres et les chefs d’entreprise de plus de dix employés. Les personnes qui s’élèvent socialement sont celles qui se détachent de la catégorie dans laquelle se situent leurs parents pour s’établir dans celle d’au-dessus. J’ai placé mes études dans une perspective historique, observant l’évolution sociale des personnes nées entre 1908 et 1978.

Comment les gens y parviennent-ils?

En principe, par le biais des études. Pendant tout le XXe siècle, nous avons assisté à une massification de l’accès aux études. L’université accueille par exemple de plus en plus d’étudiants, mais la plupart d’entre eux sont déjà issus de la classe sociale supérieure. Malgré cela, et hormis dans la période des Trente Glorieuses, la mobilité sociale est restée stable: 40% de la population reste dans sa catégorie sociale, 40% monte d’une classe et 20% descend.

La mise en place des Hautes écoles spécialisées (HES) entraîne-t-elle une plus forte démocratisation des études tertiaires?

Certains rapports montrent en effet que le profil des étudiants en HES est plus diversifié qu’à l’université. Un autre point positif est celui de l’accès aux études pour les femmes. Celles-ci ont clairement rattrapé leur retard dans ce domaine; elles sont désormais plus nombreuses que les hommes à faire des études universitaires. Malgré cela, l’égalité en termes d’évolution professionnelle n’étant pas encore établie, les femmes n’ont pas une mobilité sociale ascendante plus élevée que les hommes. Au contraire, elles sont plus nombreuses à descendre de catégorie sociale; ce phénomène tend cependant à s’atténuer au fil des générations.

Comment favoriser l’ascension sociale?

Il y a trois axes d’amélioration. Tout d’abord, en Suisse, le système éducatif sélectionne très tôt: une fois qu’un élève est engagé dans une voie, il est difficile d’en changer. Pour offrir les mêmes chances à tous les élèves, l’école ne doit donc pas les orienter trop tôt. Repousser l’âge de la sélection permet de réduire l’influence du milieu social. Il est intéressant de noter à cet égard que les passerelles mises en place pour faciliter la mobilité des élèves profitent surtout aux jeunes venant de la classe supérieure. Ensuite, il est positif d’intervenir très tôt dans le système éducatif, par exemple en démocratisant l’accès aux crèches pour les petits enfants. Cela permet d’homogénéiser les compétences cognitives, comportementales et sociales futures. Enfin, le coût des études est également à prendre en considération. En Suisse, le système des bourses d’étude est opaque et ne facilite pas l’accès aux études supérieures. C’est un point qu’il s’agirait d’améliorer pour augmenter l’égalité des chances.

Votre recherche porte sur les personnes nées jusqu’en 1978. Pouvez-vous nous donner votre avis sur l’évolution de la génération qui a suivi?

On constate que le niveau d’études est devenu un sésame plus important pour accéder à un niveau de responsabilités élevé dans les entreprises. Un CFC offre aujourd’hui moins de possibilités d’accéder à des positions hiérarchiques élevées que par le passé. Néanmoins, la Suisse se trouvant dans une position privilégiée, avec de bonnes perspectives économiques et un manque de travailleurs qualifiés, c’est une voie qui permet un parcours professionnel stable. L’évolution dans le monde du travail, et donc la mobilité sociale, dépendent bien entendu, entre autres facteurs, de la conjoncture économique. Si cette dernière est mauvaise, les débouchés le seront aussi. En résumé, en Suisse, il n’y a pas d’amélioration notable de la mobilité sociale, ce qui peut sembler frustrant, mais il n’y a pas de dégradation non plus. Pour les femmes, la situation est clairement meilleure qu’il y a trente ou quarante ans.

Et qu’en est-il à l’étranger?

Aux Etats-Unis, le constat est accablant: des études portant sur l’évolution des salaires montrent qu’elle est largement négative entre les générations nées dans les années 1940 et celles nées dans les années 1980. En France, ce phénomène est moins marqué, mais il est tout de même présent. Une inégalité en défaveur des jeunes générations existe avec, ces dernières années, une augmentation du déclassement social. En Scandinavie, c’est l’inverse: le taux de mobilité sociale vers le haut est élevé. On peut y voir les effets positifs d’un investissement substantiel de l’Etat dans le potentiel des nouvelles générations: système de crèches universel pour les bambins et bourses d’études garanties pour tous pour cinq ans. De plus, comme en Suisse, des débouchés professionnels existent au sortir des études. Il ne suffit pas de faire de hautes études pour réussir professionnellement, encore faut-il avoir les possibilités d’exercer ce que l’on a appris.


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