Blockchain: elle pourrait bouleverser bien des domaines d’activité

 | Paru dans Entreprise Romande, Le Magazine  | Auteur : Pierre Cormon
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Cette technologie permet de créer des registres presque impossibles à falsifier. Elle recèle néanmoins également un certain nombre d’inconvénients, comme sa difficulté à être appréhendée par le droit ou sa gourmandise en électricité.

Les réseaux sociaux, le registre du commerce, les assurances, les livres électroniques, le négoce de matières premières, la levée de fonds, l’authentification d’e-mails: ce sont quelques-uns des domaines en train d’être bouleversés par la technologie blockchain ou qui pourraient l’être à l’avenir. Apparue avec la cryptomonnaie bitcoin en 2009, la blockchain permet de tenir des registres informatiques en ligne, presque, mais pas totalement, impossibles à falsifier, sans qu’ils ne soient surveillés par une autorité centrale. Ils peuvent contenir des données telles que l’identité des propriétaires d’un immeuble, d’une tonne de maïs, d’un véhicule ou d’un bagage enregistré.

Finance, assurance, immobilier, art...

Si l’historique reste toujours visible, les registres peuvent être modifiés facilement et rapidement par les ayants-droits, par exemple pour enregistrer une vente. «Alors qu’une transaction dans le registre foncier ne sera enregistrée qu’au bout de plusieurs jours, une modification dans un registre blockchain peut intervenir en quelques secondes», lit-on dans la newsletter de l’étude d’avocats Schellenberg Wittmer. Des gouvernements étudient donc la possibilité de faire passer des registres fonciers, d’état civil, de détenteurs de véhicules ou des dossiers médicaux sur la blockchain. Le secteur du négoce s’y intéresse également de près, pour simplifier les procédures de vérification en usage dans le secteur, très complexes.

La technologie ethereum, apparue en 2015, permet également d’utiliser les données stockées sur la blockchain pour exécuter des smart contracts, ou contrats intelligents. Il ne s’agit pas de contrats au sens propre, mais de programmes informatiques qui exécutent automatiquement certaines actions lorsque les conditions sont réunies. Ils permettent ainsi de se passer d’intermédiaires, un peu comme une machine à café permet d’obtenir une boisson sans passer par un serveur, une fois que la somme requise a été introduite.

Ils peuvent par exemple être utilisés dans le domaine des assurances. Une compagnie pourrait conclure une police avec une station de ski, stipulant que si l’enneigement n’atteint pas un certain niveau, la station recevrait des dédommagements. Le contrat intelligent recevrait les données météorologiques d’une source déterminée à l’avance et déclencherait automatiquement le versement d’indemnités au cas où les conditions convenues seraient réalisées. Les contrats intelligents peuvent également permettre à des investisseurs d’échanger leurs parts très facilement de pair à pair, en se passant d’intermédiaires onéreux tels que les courtiers. Cela pourrait fluidifier grandement des marchés tels que celui de l’immobilier ou de l’art. Plusieurs projets en ce sens sont en cours de développement à Genève.

C’est avant tout dans la finance que la blockchain a pris son essor, avec les ICOs (Initial Coin Offering). Ce mécanisme permet de lever des fonds en cryptomonnaies. La plupart des entreprises qui lancent des ICOs sont-elles mêmes actives dans le domaine de la blockchain, mais des entreprises traditionnelles commencent également à s’y intéresser. Les autorités suisses encouragent ce développement et l’autorité de surveillance des marchés financiers, la FINMA, a édicté une directive permettant d’encadrer ces levées de fonds. Quant au canton de Genève, il veut, à l’instar du canton de Zoug, attirer des sociétés lançant ce genre d’opérations. D’autres pays considèrent les ICOs avec méfiance ou les interdisent.

Inconvénients

Si elle est presque impossible à falsifier, la blockchain recèle cependant d’autres dangers. Des ICOs ont fait l’objet d’intenses spé- Cette technologie permet de créer des registres presque impossibles à falsifier. Elle recèle néanmoins également un certain nombre d’inconvénients, comme sa difficulté à être appréhendée par le droit ou sa gourmandise en électricité. ENTREPRISE ROMANDE, LE MAGAZINE l juillet 2018 21 culations, ce qui a conduit certains à parler de far west, voire d’escroquerie. Le droit actuel a de la peine à appréhender ce nouveau secteur, ce qui en fait un domaine peu régulé, où un éventuel litige sera difficile à trancher.

La blockchain est également une grande consommatrice d’énergie. La vérification de l’intégrité des registres est en effet effectuée par des volontaires anonymes que l’on appelle les mineurs (souvent des entreprises créées dans ce but), rémunérés en cryptomonnaies. Elle est basée sur des mécanismes très complexes, qui nécessitent l’utilisation de serveurs très gourmands en énergie. Les besoins en électricité des mineurs ayant demandé à s’installer au Québec au seul mois de février a ainsi représenté un quart de la production hydroélectrique de la province, relevait récemment la Wirtschaftswoche. Cela a poussé de nombreuses collectivités à essayer de dissuader les mineurs de s’installer sur leur territoire ou à tenter de les en chasser. Pour parer à ce problème, une nouvelle technologie de contrôle de l’intégrité des registres a été créée, beaucoup moins énergivore. «Mais elle est difficile à mettre en place», remarque Jean-Etienne Durand, secrétaire de la Swiss Blockchain Association et responsable du Blockchain Lab au sein de l’accélérateur Fusion.

Technologie très sûre

Enfin, certaines applications de la blockchain peuvent susciter des résistances politiques. Le conseiller d’Etat genevois Antonio Hodgers n’est ainsi pas enthousiaste à l’idée de transférer des registres publics sur la blockchain. «Cela voudrait dire que l’on confie la vérification de l’intégrité de registres publics à des acteurs (les mineurs - ndlr) dont on ne sait pas très bien qui ils sont, et sur lesquels on n’a aucun contrôle», remarquait-il récemment lors d’une séance sur les logiciels BIM. «Je préfère voir le verre à moitié plein», répond Jean-Etienne Durand. «C’est précisément parce qu’on ne choisit pas les mineurs que la blockchain est si difficile à falsifier. En quasiment dix ans d’existence du bitcoin, jamais personne n’est parvenu à valider une transaction qui ne devait pas l’être. C’est jusque-là une des technologies les plus sûres de l’histoire.»


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