Ce qu'il faut savoir sur les produits phytosanitaires

 | Paru dans Entreprise romande  | Auteur : Pierre Cormon
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L’utilisation de produits phytosanitaires, strictement encadrée, a sensiblement baissé en Suisse et dans le canton de Genève. On ne les utilise qu’en dernier recours. Mais leur utilisation a aussi des avantages: elle permet notamment de limiter les émissions de CO2.

Les Genevois décideront le 24 novembre s’ils veulent introduire un nouvel article dans leur Constitution. Celui-ci demande au canton de prendre des mesures visant à réduire les risques liés à l’utilisation de produits phytosanitaires (on entend par là tout produit homologué, chimique ou naturel visant à protéger les plantes des ravageurs et des vecteurs de maladie). Il stipule également que le canton doit encourager le développement de méthodes de remplacement permettant d’en limiter l’usage. AgriGenève, l’organisme faîtier de l’agriculture genevoise, soutient le texte et la FER Genève également. Quels sont les avantages et les inconvénients de ces produits, et comment sont-ils utilisés dans l’agriculture suisse? Petit tour d’horizon de choses à savoir.

1/ Les produits phythosanitaires contribuent à dégrader nos cours d'eau

Malgré les nombreuses prescriptions dont la Suisse s’est dotée en matière de protection des eaux, ses ruisseaux et rivières sont globalement malades. Au cours des années, des mesures ont permis de réduire considérablement leur charge en phosphates et en nitrates. Mais leur charge en micropolluants est trop élevée, alors que les aménagements tels que les barrages les perturbent. Résultat: 58% des espèces indigènes de poissons sont considérées comme menacées et 60% des plantes aquatiques comme gravement menacées, selon l’Office fédéral de l’environnement1. Quant aux eaux souterraines, elles sont en général de bonne qualité, mais dans 30% des stations de mesure, on relève des résidus de nitrates ou de pesticides très élevés. Si l’agriculture joue un rôle dans cette situation, elle n’est pas, et de loin, la seule responsable. Les ménages, les hôpitaux, les entreprises industrielles et artisanales et les transports rejettent tous des matières polluantes dans l’environnement: résidus de médicaments, gaz d’échappement, vernis de protection, etc. Une partie d’entre eux se retrouvent dans les eaux. Prévenir les risques liés à l’utilisation de produits phytosanitaires est donc nécessaire pour redonner la santé à nos cours d’eau et à nos eaux souterraines. Mais ce n’est en aucun cas suffisant.

2/ Leur effets sur la santé est mal connu

Quel est l’effet sur la santé humaine de l’ingestion de résidus de produits phytosanitaires dans les concentrations tolérées en Suisse? Il n’y a pas de réponse simple, estime le docteur Marc Augsburger, responsable de l’Unité de toxicologie et de chimie forensiques des Hôpitaux universitaires de Genève. «Notre organisme n’en a pas besoin et ils n’ont donc en aucun cas un effet positif», explique-t-il. «Ingérés de manière régulière et à long terme, ils peuvent être toxiques à de très faibles doses. En outre, ces doses sont très difficiles à déterminer et je ne peux pas garantir qu’en dessous des valeurs limites fixées en Suisse, ils n’aient aucun effet à long terme. De plus, nous ne savons pas grand-chose des effets que peuvent avoir les interactions entre ces différentes substances.» Le principe de précaution commande donc de limiter ou d’éliminer les résidus de ces produits dans notre alimentation.

3/ Ils permettent de limiter les surfaces consacrées à l'agriculture

Les produits phytosanitaires présentent aussi des avantages pour l’environnement. Comme leur utilisation assure une stabilité des rendements, ils permettent de produire davantage de nourriture sur une surface donnée et donc de limiter les surfaces consacrées à l’agriculture. Pour exprimer les choses de manière un peu caricaturale, si la planète entière passait au bio sans changer drastiquement de régime alimentaire, il faudrait raser la forêt tropicale pour avoir assez de terres pour compenser la baisse des rendements.

4/ Leur utilisation en baisse constante en Suisse et à Genève

En Suisse, le volume des ventes de produits phytosanitaires destinés à l’agriculture conventionnelle a diminué de 27% de 2008 à 2017, malgré que les produits les plus nuisibles soient peu à peu remplacés par d’autres moins nocifs et moins concentrés. Pour le glyphosate, la baisse est de 45% sur la même période. Principal moteur de cette diminution: la généralisation de pratiques agricoles visant à préserver les sols et les eaux, encouragées par les paiements directs de la Confédération et les primes versées par les labels. En culture maraîchère, l’extension de la culture sous serre et hors-sol va dans le même sens. Elle ne fait en effet qu’exceptionnellement recours aux produits phytosanitaires. Et lorsque c’est le cas, les plantes attaquées sont traitées de manière individuelle, remarque Xavier Patry, directeur de l’Union maraîchère genevoise, une coopérative de producteurs.

A Genève, près de 100% des céréales sont cultivées sans recours à des insecticides ou à des fongicides. Toutes cultures confondues, 68% des surfaces sont maintenant cultivées sans insecticide, selon les données d’AgriGenève. Quelque 50% des surfaces sont cultivées sans fongicide et 25% sans herbicide – le produit phytosanitaire dont il est le plus difficile de se passer. «Nous travaillons à des techniques de désherbage mécanique, mais elles ne peuvent pas entièrement les remplacer», explique François Erard, directeur d’AgriGenève. «Or, il est très important de désherber. La vigne, par exemple, souffre de la concurrence des adventices (mauvaises herbes - ndlr), surtout si l’été est sec. Elles utilisent en effet une partie de l’eau dont elles privent la vigne. Au printemps, elles favorisent le gel.» Les mauvaises herbes peuvent également transmettre des maladies aux cultures.

1 Office fédéral de l’environnement, magazine Environnement 1/2017.

5/ Les agriculteurs ne les utilisent qu'en dernier recours

L’agriculture suisse a pris le virage de la production intégrée au tournant des années 1990, encouragée par les paiements directs versés par la Confédération. Dans le modèle productiviste qui prévalait auparavant, on avait largement recours aux produits phytosanitaires, souvent à titre préventif. En production intégrée, on ne les utilise que lorsque les mesures de prévention ont échoué et que la menace a atteint un certain seuil. Pour les utiliser, l’agriculteur doit posséder un permis acquis au terme d’une formation.tiuelles sont ces mesures préventives? «Il y en a plusieurs», répond François Erard. «On utilise des variétés résistantes aux maladies. On adapte la culture aux propriétés de la parcelle – on ne plantera par exemple pas de verger dans une cuvette humide, car il serait trop exposé aux maladies.» Les paiements directs promeuvent également la rotation des cultures, qui vise à éviter qu’un pathogène reste trop longtemps au contact d’une variété et trouve le moyen de contourner ses défenses.

Ces mesures adoptées, l’agriculteur procède à des contrôles visuels et peut effectuer des comptages. «On met par exemple des pièges à phéromones au milieu des arbres fruitiers», explique François Erard. «En fonction du nombre de papillons capturés, on détermine s’il est nécessaire de traiter la parcelle ou pas.» Quant aux vignerons, ils installent de petites stations météo dans leurs vignes, qui leur indiquent si les conditions induisent un risque de mildiou ou d’oïdum. C’est donc sur la base de données factuelles que l’agriculteur décide s’il faut traiter une parcelle ou non. «Lorsqu’il le fait, il a tout intérêt à limiter l’utilisation de produits phytosanitaires au maximum: ils sont en effet très chers», ajoute François Erard.

6/ Leur application est contrôlée

Pour utiliser des produits phytosanitaires, les agriculteurs doivent être formés et la réglementation fixe les cultures et les quantités dans lesquels ces produits peuvent être utilisés. «Une culture ne peut par exemple pas être traitée par voie aérienne sans la présence d’un représentant du service du pharmacien cantonal», relève Alexandre de Montmollin, directeur du service de l’agronomie à l'Office cantonal de l’agriculture et de la nature du canton de Genève. L’utilisation de produits phytosanitaires est en outre limitée, voire interdite dans les zones de protection des nappes phréatiques. Des contrôles ont également lieu en aval, sur les produits alimentaires, notamment ceux portant la marque de garantie GRTA (Genève Région Terre Avenir). «Lorsqu’une nonconformité est observée, la traçabilité offerte par la marque permet de remonter jusqu’au producteur, qui est interrogé afin de comprendre quelle en est la raison. Cela permet aussi de rendre attentif les autres agriculteurs, afin qu’ils ne commettent pas la même erreur à leur tour», ajoute Alexandre de Montmollin. La non-conformité la plus fréquente consiste à utiliser un produit homologué pour une culture dans une autre culture pour laquelle il ne l’est pas. Elle se produit environ une à deux fois par an. A noter qu’au niveau suisse, de 1% à 2% des échantillons de produits d’origine suisse sont jugés non conformes lors des contrôles officiels. «Ce pourcentage peut grimper à 10% si on ajoute les produits importés», remarque l’Office fédéral de l’agriculture. Les produits non conformes sont retirés du marché.

7/ Les agriculteurs conventionnels utilisent des méthodes non chimiques

Les vignerons genevois, bios ou non, n’utilisent plus d’insecticides ni d’acaricides (destinés à tuer les araignées) depuis un quart de siècle. Ils pratiquent à la place ce qu’on appelle la lutte biologique. Pour se défendre contre l’araignée rouge, par exemple, qui cause des dommages aux vignes, ils recourent à l’un de ses prédateurs, une autre araignée, qui ne cause pas de dégâts aux vignes. Pour lutter contre le ver de la grappe, ils diffusent des phéromones identiques à celles qu’émettent les femelles de l’espèce. Or, c’est grâce à ceux-ci que les mâles localisent leurs partenaires. L’air en étant saturé, ils n’y parviennent plus et ne sont plus en mesure de se reproduire.

8/ Des traitements sont aussi potentiellement dommageables

On a tendance à croire que les cultures bio ne sont pas traitées, ou qu’avec des produits inoffensifs. C’est faux. La différence avec l’agriculture conventionnelle, c’est que le bio n’utilise pas de produits issus de l’industrie chimique. Mais cela ne veut pas dire que les traitements qu’il applique sont forcément sans effet sur l’environnement. Le cuivre, utilisé pour lutter contre le mildiou de la pomme de terre et de la vigne, est corrosif, dangereux pour le milieu aquatique et peut s’accumuler dans le sol. Il n’est pas biodégradable et son extraction est potentiellement nuisible pour l’environnement. Les pyréthrines, des insecticides naturels tirés de plantes, et le Spinosad, une substance bio utilisée pour lutter contre un insecte, ont également des effets néfastes pour la faune. Comme en agriculture conventionnelle, des méthodes d’utilisation adéquates réduisent cependant les risques.

9/ Moins de produits phytosanitaires = plus d'émissions de CO2

Cette équation peu connue s’explique de plusieurs manières. a Faute de produits phytosanitaires, les plantes sont moins bien protégées et le rendement baisse: celui du bio est ainsi de 21,2% inférieur à celui de la culture intensive telle qu’elle est pratiquée en Suisse, selon un essai mené sur six ans et sur plusieurs cultures par le centre de compétences Agroscope, une structure de la Confédération1. Il faut donc cultiver une surface plus étendue et, donc, faire de plus longs trajets avec les machines pour produire la même quantité. a Ces machines sont utilisées plus souvent quand on se passe de produits phytosanitaires. «Quand vous utilisez un herbicide, vous ne faites qu’un seul passage par année», remarque François Erard. «Quand vous désherbez mécaniquement, il en faut parfois trois ou quatre.» a Lorsque les rendements baissent, la production totale baisse également – sauf si l’on met de nouvelles terres en culture, ce qui n’est pas le cas en Suisse. On doit donc importer davantage de produits alimentaires. Or, les produits importés en Suisse provoquent proportionnellement plus d’émissions de CO2 que les produits locaux, notamment à cause des distances de transport plus longues. La fabrication de produits phytosanitaires n’entraîne-t-elle pas également des émissions de CO2? Oui, mais dans l’ensemble, ce facteur pèse peu dans les émissions totales de l’agriculture suisse, a montré une autre étude de l’Agroscope2.

10/ Des plans d'actions ont été lancés pour réduire les risques

Ni la Confédération ni le canton de Genève n’ont attendu la votation du 24 novembre pour élaborer des plans d’action visant à réduire les risques liés à l’emploi de produits phytosanitaires et à renforcer le tournant pris dans les années 1990 avec la production intégrée. Le plan de la Confédération, adopté en 2017, vise à diviser les risques par deux en dix ans. Il a défini cinquante mesures, de l’adoption de variétés résistantes permettant de limiter l’apport en produits phytosanitaires à l’encouragement de méthodes de nettoyage des pulvérisateurs visant à réduire la dissémination de résidus de ces produits dans l’environnement. Le plan genevois, adopté en 2018, prévoit cinquante-trois propositions de mesures, qui recoupent en grande partie celles du plan fédéral. Sa mise en oeuvre implique différents acteurs, comme le canton, des organisations professionnelles et des hautes écoles. Les propositions de mesures ont été communiquées aux agriculteurs du canton. «La condition numéro un de sa réussite est de susciter leur adhésion», estime Alexandre de Montmollin. Inclus dans le plan, le projet PestiRed, un projet de co-innovation pour réduire l’utilisation des produits phytosanitaires dans les grandes cultures en Suisse, implique trois cantons (GE, VD, SO) et onze fermes genevoises. Différentes mesures innovantes visant à limiter les risques liés à l’utilisation des produits phytosanitaires y seront testées.

En conclusion

Il est judicieux de limiter l’emploi des produits phytosanitaires pour préserver la qualité des eaux et limiter les risques potentiels pour la santé humaine. Il est pourtant indispensable de continuer à les utiliser pour limiter les émissions de gaz à effet de serre et maintenir un secteur agricole économiquement viable. Il faut donc trouver un juste équilibre entre ces exigences. L’article de loi soumis au suffrage des Genevois est suffisamment souple pour permettre cette pesée des intérêts.

1Rapport ART 722, Comparaison entre production intégrée et production biologique – Essai de Burgrain.

2Emissions de gaz à effet de serre dans l’agriculture et la filière alimentaire en Suisse, in Recherche Agronomique Suisse 5 (11–12), 2014.


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