Guy Parmelin : «Le Conseil fédéral ne fait pas de politique-fiction»

 | Paru dans Entreprise romande  | Auteur : Pierre Cormon
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Guy Parmelin : «Depuis que des mesures ont été prises à la suite de l’acceptation de l’initiative sur l’immigration de masse, le solde migratoire a diminué».
 

Avant d’être Conseiller fédéral, vous avez été employeur. Quelle a été votre expérience de la libre circulation?

J’étais effectivement associé avec mon frère dans une exploitation agricole et viticole. La libre circulation, pour nous, a essentiellement concerné du personnel temporaire que nous employions à une période donnée, par exemple pour l’effeuillage de la vigne ou les vendanges. Elle a facilité le travail administratif et simplifié l’obtention des permis de travail. Pour le reste, notre main-d’œuvre était avant tout constituée d’apprentis, de stagiaires de l’Ecole polytechnique fédérale et de membres de la famille. Notre exploitation n’était donc pas très représentative.

On entend beaucoup de choses au sujet de l’effet de la libre circulation sur le chômage et le niveau des salaires. Que pouvez-vous en dire?

Le Secrétariat d’Etat à l’économie publie régulièrement des statistiques à ce sujet (elles montrent que la libre circulation n’a pas entraîné d’augmentation du chômage ni de baisse des salaires - ndlr). Le Conseil fédéral et la majorité du parlement rejettent l’initiative, car ils jugent qu’un retour au système qui existait avant la libre circulation comporterait des risques. Il ouvrirait une période d’incertitude pour les entreprises et les travailleurs du pays, s’inscrivant dans le contexte fortement bouleversé que l’on connaît. Or, l’incertitude est extrêmement néfaste pour le pays et pour l’économie.

Revenons à l’effet de la libre ciculation sur le chômage et les salaires

Il existe différentes interprétations. Il ne faut pas oublier qu’en 2014, l’initiative sur l’immigration de masse a été acceptée et que le parlement a mis en œuvre l’article constitutionnel qui en découle. Il a cherché à améliorer la situation de la main-d’œuvre indigène tout en respectant le cadre des accords bilatéraux afin d’éviter des problèmes avec l’Union européenne. Depuis lors, le Conseil fédéral et la majorité du parlement ont complété le dispositif afin de renforcer les chances des travailleurs indigènes de retrouver un emploi, qui sont plus faibles à partir d’un certain âge. On a voté la mise en place d’une rente-pont à partir de soixante ans; le délai référendaire court encore. Mon département a également proposé toute une série de mesures en faveur des travailleurs âgés, que le Conseil fédéral a acceptées, comme la possibilité de faire un bilan de compétences gratuit à partir d’un certain âge. Elles visent à éviter que ces personnes soient évincées du marché du travail ou à favoriser la réinsertion de celles qui l’ont été. Le Conseil fédéral et la majorité du parlement estiment que toutes ces mesures complètent le dispositif existant, que celui-ci suffit et que l’initiative va trop loin.

Ce dispositif est-il efficace?

Il a suscité quelques incertitudes dans un premier temps, mais je crois qu’il fonctionne maintenant bien. Les employeurs jouent le jeu et les autorités reçoivent des annonces même pour des postes de secteurs qui n’y sont pas soumis. Mais avec la pandémie, l’obligation d’annonce a été momentanément suspendue, car il aurait été très difficile pour les cantons de continuer à s’en occuper tout en gérant les nombreuses demandes de chômage partiel. Elle a été réintroduite quand les mesures extraordinaires ont été levées. Compte tenu de cette situation, il est un peu difficile de tirer un bilan, mais les cantons et les partenaires sociaux sont satisfaits.

Les initiants affirment que la libre circulation a entraîné une immigration incontrôlable, qui surcharge nos infrastructures et détruit nos paysages. Qu’en pensez-vous?

Le Conseil fédéral et la majorité du parlement le disent très clairement: l’acceptation de l’initiative sur l’immigration de masse a montré que, dans la perception de la population, il existait un problème. Le parlement l’a empoigné et différentes mesures ont été prises pour atténuer les effets de l’immigration. Depuis, le solde migratoire a diminué. Le Conseil fédéral et la majorité du parlement estiment que ces mesures suffisent à contenir l’immigration, à faire en sorte qu’elle soit bien gérée et à minimiser ses effets négatifs. Ils trouvent que l’initiative va trop loin.

Si elle était acceptée, la Suisse devrait entamer des discussions avec l’Union européenne en vue d’abroger l’accord sur la libre circulation. Cela vous paraît-il faisable?

Le Conseil fédéral ne fait pas de politique-fiction. Une fois que le vote aura eu lieu, il agira en fonction du résultat. Si l’initiative est acceptée, il entamera les discussions, puisque le texte le demande clairement. On peut tout de même dire que le Conseil fédéral et la majorité du parlement considèrent comme improbable que l’Union européenne remette en cause la libre circulation, qui est l’un des piliers de sa politique et de sa stratégie économique. Je crois cependant que ni la Suisse ni l’Union européenne n’ont intérêt à aggraver une situation économique déjà difficile.


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