Intégration des frontaliers sur le marché du travail: retour sur une question délicate

 | Paru dans Entreprise Romande - Le Magazine  | Auteur : TESNIER Grégory
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La place des frontaliers sur le marché du travail romand – genevois, surtout – constitue un thème récurrent des disputes politiques, ces dernières années. Au coeur des débats, on trouve l’idée que les salariés – ceux qui habitent en Suisse et ceux qui habitent en France voisine – ne seraient pas tous sur un même pied d’égalité face aux perspectives d’embauche, face au chômage, plus généralement face aux possibilités de carrière au sein des entreprises et des organisations sises dans l’arc lémanique et au-delà. L’émotion des uns et des autres prend trop fréquemment toute la place, alors qu’une analyse réfléchie des données disponibles offre un tableau précis des éventuelles pierres d’achoppement et des solutions envisageables.

L'étude date de 2013, mais elle reste une base valable et intéressante pour aborder la problématique: il y a un peu plus de quatre ans, deux chercheurs universitaires genevois – Yves Flückiger, aujourd’hui recteur de l’Université de Genève, et Pierre Kempeneers – ont cherché à comprendre l’impact réel de l’arrivée de frontaliers sur le marché du travail suisse dans le cadre d’un mandat mené pour le compte de la Fédération des Entreprises Romandes Genève (FER Genève). Le point de départ de l’enquête? Si certaines personnalités politiques genevoises défendent l'idée selon laquelle le chômage dans les cantons proches des frontières augmente car les entreprises engagent des candidats sélectionnés en dehors du marché local – par exemple des frontaliers – là où elles pourraient engager du personnel sans porter leur regard plus loin que les limites nationales, d’autres organisations économiques pensent que les entreprises implantées à Genève ou dans les territoires vaudois ou neuchâtelois choisissent de recruter des collaborateurs venus de l’étranger uniquement lorsque l’offre de travail locale n'est pas en mesure de répondre «en nombre ou en professions» à la demande du secteur privé.

L’étude Immigration, libre circulation des personnes et marché de l'emploi se donne ainsi pour objectif de «voir dans quelle mesure les arguments avancés dans le cadre de cette discussion peuvent être vérifiés sur le plan scientifique et si, chiffres à l’appui, ils peuvent être confirmés ou infirmés dans un sens ou dans l’autre». Le rapport arrive à diverses conclusions, notamment concernant la situation constatée dans le canton de Genève.

D’abord, les chercheurs mentionnent qu’«à de rares exceptions, l’offre de travail et la demande de travail sur le territoire genevois sont plutôt complémentaires et non parfaitement substituables. Les salariés «permis B» ou frontaliers (permis G) présents sur le territoire suisse, et en particulier à Genève, n'ont pas pour effet d’écarter les travailleurs locaux du marché du travail, mais viennent, en règle générale, les compléter. Il n’y a donc pas à proprement parler d’effet d’éviction et (…) la libre circulation des personnes ne semble pas être un facteur explicatif prépondérant des variations du chômage». Autrement dit, l'analyse d’Yves Flückiger et de Pierre Kampeneers permet «de constater que le recours par les entreprises genevoises à de l’emploi salarié frontalier et de type «permis B» (peut), dans la plupart des secteurs d’activité, être expliqué par l’existence d'une rareté de main-d'oeuvre locale suisse disponible et au chômage». Les auteurs de l’étude soulignent même «l’importance cruciale de l’emploi salarié frontalier et permis B pour le fonctionnement de l’économie du canton de Genève dans son ensemble».

Citant ensuite d’autres recherches menées au cours des dix dernières années, les ultimes paragraphes de cette étude insistent sur le fait que «non seulement la main-d’oeuvre transfrontalière n'est pas privilégiée (lors d’un entretien d’embauche qui a lieu en Suisse), mais une «préférence cantonale» qui ne dit pas son nom continuerait de fait à s’appliquer (quand les compétences et les profils des candidats semblent identiques)». On a ici une idée qui se positionne résolument contre certaines croyances qui ont le vent en poupe depuis quelques années, celles qui placent le «frontalier» comme un des principaux responsables de tous les maux économiques qui perturbent le marché du travail romand.

Différents facteurs à prendre en compte

Du côté de beaucoup de cabinets de recrutement, agences de placement et spécialistes des ressources humaines actifs à Genève et autour du Léman – des entreprises comme Manpower, Randstad, Michael Page ou Adecco –, on confirme qu’à compétences égales (diplômes, connaissances, savoir-faire, savoirêtre), la tendance à l’embauche d’un collaborateur habitant en Suisse plutôt qu’au recrutement de quelqu’un bénéficiant du statut de frontalier demeure la règle pour les entreprises genevoises, vaudoises, jurassiennes ou neuchâteloises. Les explications? Le secteur privé privilégie en général la constitution d’équipes de travail dont les membres, d’une part, résident relativement près du lieu d’exécution des tâches à effectuer et, d’autre part, bénéficient d’une bonne capacité d’adaptation. Globalement, plusieurs spécialistes des questions du travail en Suisse romande désignent différents facteurs qui peuvent, ou non, favoriser l’embauche de travailleurs frontaliers: dans l’ensemble, on pense à des situations particulières où les causes d’un comportement de recrutement sont connues et comprises. Le phénomène de mimétisme, par exemple, chez les professionnels des ressources humaines représente un paramètre explicatif à ne pas négliger: si la règle dit «qu’on a tendance à engager quelqu’un qui nous ressemble», alors un directeur du personnel suisse pourra, consciemment ou inconsciemment, encourager l’embauche de collaborateurs non-frontaliers; inversement, un cadre qui est frontalier lui-même pourra, consciemment ou inconsciemment, vouloir l’arrivée de collègues proches de sa situation au sein de son entreprise ou de son organisation. Ce phénomène peut, bien sûr, admettre de nombreuses exceptions.

Il serait également faux de ne pas croire que la question du salaire joue un rôle – à définir avec un maximum de précautions – dans la présence d’un plus ou moins grand nombre de salariés frontaliers dans tel ou tel secteur d’activité. Les domaines de la santé et des activités sociales, du commerce de gros ou de détail, de l’hôtellerie, des services informatiques ou de la construction présentent ainsi, en leur sein, un plus grand pourcentage de travailleurs frontaliers. Les milieux du recrutement admettent en partie qu’un salaire minimum faible – défini par une convention collective de travail (CCT) – encourage parfois, proportionnellement, l’arrivée de curriculums vitæ de nombreux candidats frontaliers, car les travailleurs qui résident en Suisse n’y trouvent pas forcément leur compte en termes de pouvoir d’achat. Inversement, un salaire minimum trop haut, dans certains domaines où les possibilités de délocaliser existent, incite les entreprises à s’implanter dans un autre canton: l’équation est donc difficile à résoudre.

Rareté de la main-d'oeuvre locale

«Ce que je peux confirmer, c'est que nous n’avons aucun client qui souhaite l’engagement exclusif de travailleurs frontaliers», tient à préciser, sans ambiguïté, un professionnel du placement fixe et temporaire basé à Genève. «Notre secteur d'activité est régi par différentes conventions collectives de travail, qui imposent que chaque entreprise de placement doit respecter les salaires définis pour chaque corps de métiers et en fonction des formations de chaque collaborateur, y compris le personnel non qualifié. Ces conventions sont aussi applicables pour le personnel frontalier, cela dans le but d’éviter tout dumping salarial. C’est la raison pour laquelle le choix d’un collaborateur qui réside en Suisse ou qui est frontalier n’est pas guidé par les salaires.»

Que dire alors de l’étude d’Yves Flückiger et de Pierre Kempeneers qui révèle également que les secteurs qui concentrent le plus grand nombre de travailleurs venant de l’étranger sont aussi ceux qui comptent le plus de chômeurs d’origine suisse? La réponse réside dans le texte des experts: pour eux, il faut prendre en compte un «effet de taille important » observé dans ces branches d’activité – «Cela signifie que, dans le meilleur des cas, un travailleur salarié de type permis G ou B sur dix pourrait techniquement être substitué par un chômeur d'origine suisse» – qui met en lumière le problème de la rareté de la maind’oeuvre locale suisse disponible. Parfois, il y a inadéquation entre les qualifications des chômeurs et les compétences exigées par le marché du travail. A Genève – un canton qui a besoin de plus de main-d’oeuvre que ce que son territoire peut lui offrir –, dans la banque et la finance, les chômeurs suisses ne sont souvent pas assez qualifiés. La situation est inverse dans l'hôtellerie et la restauration, où ils s’avèrent trop qualifiés. Un spécialiste genevois du recrutement confirme: «Nous rencontrons parfois quelques difficultés à trouver du personnel formé en Suisse pour nos clients, et nous devons nous orienter sur des travailleurs frontaliers, notamment dans le secteur de l’industrie. D’une façon générale, la main-d’oeuvre étrangère est très importante pour le développement de notre territoire, raison pour laquelle il ne faut pas la négliger. Si nous ne trouvons pas de candidat en possession d'un CFC, c’est qu’il est en poste et c’est clairement un signe très positif pour notre économie qui atteint un point d’équilibre».

Un sujet toujours délicat à aborder

Il n’est pas question ici de nier le sentiment de malaise que vivent certains chômeurs des cantons de Genève, de Vaud et de Neuchâtel, mais la désignation d’un «ennemi frontalier » tient parfois aussi à des circonstances personnelles et professionnelles difficiles à vivre quand on est sans emploi, ce que comprennent les experts du recrutement interrogés. Beaucoup de ces derniers souhaitent malgré tout, preuve que le sujet demeure très délicat à aborder, témoigner sans que leurs noms apparaissent sur la place publique: trop de polémiques ont jalonné le débat politique et médiatique durant la dernière décennie. «Chat échaudé craint l’eau froide» et ils sont peu nombreux, parmi les spécialistes, à oser s’exprimer à visage découvert sur la question de la place des frontaliers au coeur du marché du travail suisse.

David Talerman, lui, en a fait sa marque de fabrique. Il est l’auteur de Travailler et vivre en Suisse: guide pratique pour les résidents et frontaliers et le fondateur du site www.travailler-en-suisse.ch. Spécialiste de l’expatriation et de l’emploi en Suisse, il est lui-même frontalier et travaille au quotidien à Genève pour la société active dans l’industrie financière (fintech) b-Sharpe, une PME qui propose du change de devises en ligne pour les PME et les frontaliers. Il signale en premier lieu un paradoxe: «Depuis quelques années, les travailleurs frontaliers représentent un thème de discussion capable de susciter de vives controverses dans le débat politique romand, à Genève surtout. Pourtant, dans le même temps, depuis l’étranger, l’image de la Suisse s’est dégradée. Si les conditions de travail dans le pays restent attractives, le climat social parfois délétère depuis l’acceptation de l’initiative populaire Contre l'immigration de masse le 9 février 2014 contribue à nuire à la réputation de la Confédération, qui n’apparaît plus comme un territoire pleinement accueillant. Des études montrent également les difficultés qui peuvent exister pour s’intégrer ou se faire des amis en Suisse quand on vient de l’étranger. C’est dommage, car la Suisse a besoin de talents venus du monde entier pour faire fonctionner son économie».

David Talerman poursuit son propos en se concentrant sur le seul cas des travailleurs frontaliers. Pour lui, si parfois des discriminations existent sur le marché du travail - soit en faveur, soit contre les frontaliers -, il est difficile de quantifier le phénomène. Surtout, il souligne que «les responsabilités sont partagées » dans le fait que les uns et les autres, les habitants des cantons limitrophes et les travailleurs frontaliers, ne se comprennent pas assez bien, suscitant des sentiments réciproques qui débordent de défiance. «De nombreux collaborateurs venus de France voisine et qui y retournent chaque soir devraient comprendre qu’un plus grand effort d’intégration de leur part est nécessaire. Je suis toujours très surpris par la profonde méconnaissance de la culture helvétique observée chez certains de mes compatriotes frontaliers!

D’un autre côté, beaucoup d’entreprises genevoises ou vaudoises qui engagent des frontaliers par dizaines ne mettent en place aucune action – on pourrait imaginer de simples séances d’information – pour mieux intégrer ces collaborateurs. Ce sujet n’existe même pas pour encore de trop nombreux responsables du management ou des ressources humaines de ces sociétés. Pourtant, et c’est là toute l’ambiguïté de la situation, ces entreprises – comprenant que l’ambiance de travail est en jeu – n’hésiteraient pas à investir du temps et de l’argent dans l’accueil de dizaines de nouveaux employés si ces derniers arrivaient tout droit du Japon, par exemple! La langue partagée par la France voisine et la Suisse romande masque de vraies différences culturelles qui ne doivent pas être niées, ni par les entreprises sises à Genève ou à Lausanne, ni par les Français qui franchissent chaque jour la frontière pour se rendre sur le lieu où ils exercent leurs diverses professions.»

Référence: Pierre Kempeneers et Yves Flückiger, Immigration, libre circulation des personnes et marché de l’emploi, Etude de l’Observatoire universitaire de l’emploi (OUE) sur mandat de la Fédération des Entreprises Romandes Genève (FER Genève), Genève, 2012


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