Japon: quelle retraite pour les centenaires?

 | Paru dans Entreprise romande  | Auteur : Delphine Jaccard
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Le Japon compte la plus grande concentration de centenaires par habitant au monde. Un enfant sur deux né aujourd’hui dans l’Archipel vivra plus de cent ans! On comprend mieux pourquoi le gouvernement japonais a érigé «la société où l’on vit cent ans» en véritable projet national. Un Conseil de réflexion sur ce thème a d’ailleurs vu le jour. Parmi ses recommandations: une nette augmentation des salaires du personnel soignant (pour personnes âgées) ainsi qu’une amélioration drastique de la formation continue afin de faciliter l’employabilité des seniors. Car c’est un fait, les Japonais vont devoir travailler plus longtemps. En effet, le gouvernement de Shinzo Abe a récemment annoncé vouloir repousser progressivement l’âge de la retraite de 65 ans à 70 ans. Cet allongement de l’espérance de vie pose un certain nombre de problèmes, dont l’explosion des coûts de la sécurité sociale. Ceux-ci représentent aujourd’hui déjà un tiers du budget de l’Etat.

Le Japon, qui souffre d’un très faible taux de natalité, fait face à un défi colossal. En 2025, une personne sur trois aura plus de 65 ans. Réformer le régime des retraites est donc devenu indispensable pour éviter la faillite du système. La majorité des Japonais, deux sur trois selon un sondage gouvernemental, ainsi que les syndicats sont en accord avec le principe de travailler plus longtemps. On sait le rôle central du travail dans la vie des Japonais, du moins c’est encore vrai pour la génération des baby-boomers, cela d’ailleurs très souvent au détriment de leur vie privée. Travailler, c’est exister. La retraite équivaut à la mort sociale, que plus d’un redoute.

Compléter la retraite

Certains témoignages à ce propos sont édifiants, voire troublants. A la question de savoir quand il souhaiterait s’arrêter de travailler, monsieur Toyo, la soixantaine, propriétaire du restaurant Toyo Izakaya à Osaka, répond, les larmes aux yeux: «Je travaillerai jusqu’à ma mort. Mon souhait le plus cher est de quitter ce monde en travaillant. C’est tout.1» Le Yomiuri Shimbun, grand journal conservateur japonais - le quotidien le plus vendu au monde (plus de vingt-six millions de lecteurs) - a récemment consacré un article à l’emploi des seniors. On y apprend qu’en 2018, un nombre record de 8,62 millions de personnes de plus de 65 ans travaillaient dans l’Archipel. Cela correspond à 12,9% du total de la population active. Kayoko Sato, 67 ans, employée de la grande entreprise cosmétique POLA, témoigne: «Je mène une vie heureuse, car je continue à travailler tous les jours. (…) Je souhaiterais continuer à travailler aussi longtemps que j’en aurai la force et l’énergie», ajoute-t-elle. Tout est dit. L’amour du travail des Japonais est un fait culturel unique au monde.

Aujourd’hui, le taux d’emploi des 65-69 ans est de 47,6% au Japon. En comparaison, ce taux est de 23,1% en Suisse et de seulement 6,7% en France…Mais travailler au-delà de l’âge officiel de la retraite est également, pour beaucoup, une nécessité économique. Il n’est en effet pas rare de voir, derrière le comptoir d’une boutique, à la caisse d’un supermarché ou encore au volant d’un taxi, de fringants seniors. Se pose d’ailleurs la question de la sécurité des passagers d’un taxi conduit par un honorable monsieur de 85 ans. Mais ça, c’est une autre question! Ces petits jobs, souvent temporaires ou à temps partiel, leur permettent de compléter une petite retraite.

Viellir en beauté!

Du côté des entreprises, la réforme des retraites risque d’être plus difficile à faire passer. Il faut savoir qu’elles ont des pratiques quelque peu discutables en ce qui concerne l’emploi des seniors. La majorité d’entre elles a en effet pris l’habitude de licencier les salariés à 60 ans pour les réengager ensuite à un salaire inférieur. En d’autres termes, entre 60 ans et 65 ans, âge auquel l’employé touche une rente complète, celui-ci doit se contenter d’un faible revenu. L’objectif de la réforme de Shinzo Abe vise précisément à lutter contre ce phénomène et à inciter, grâce à des aides financières, les entreprises à garder leurs employés jusqu’à l’âge officiel de la retraite. Le gouvernement propose également d’instaurer des aides pour les seniors qui souhaiteraient créer une entreprise! Heureusement, la situation des seniors s’améliore au fil des ans.

Selon une étude menée en 2018 par le ministère du travail, 25,8% des entreprises ont pris des mesures pour permettre à leurs employés de travailler jusqu’à 70 ans et plus. Dans la société de cosmétique POLA, par exemple, 19,2% du personnel de vente est agé de 70 ans et plus. L’entreprise, tête de file sur son marché, estime que ses seniors sont les mieux à même de comprendre les besoins de leurs clients, qui sont eux-mêmes plutôt âgés. Pour l’anecdote, les Japonaises sont parmi les plus grandes consommatrices de produits cosmétiques au monde, et ce jusqu’à un âge très avancé. Vieillir oui, mais en beauté!

Prise de conscience nécessaire

En conclusion, bien que très spécifique, la situation nippone doit servir d’exemple aux démocraties occidentales, confrontées, elles aussi, au vieillissement de leur population. Les gouvernements, les entreprises, les institutions publiques et la société civile doivent travailler main dans la main pour faire aboutir rapidement les réformes nécessaires en prévision d’une société de centenaires. Pour mémoire, l’espérance de vie en Suisse (83 ans) figure parmi les plus hautes au monde, derrière le Japon (84 ans).

Du côté des citoyens, une prise de conscience doit émerger: dans une société où l’on vivra 100 ans, prendre sa retraite à 65 ans n’est pas pensable. La manière de concevoir la carrière professionnelle, non linéraire, mais surtout la valeur qu’on accorde aux individus dans le monde du travail, la valeur économique du travail (autrement dit le niveau de salaire), l’importance de la santé au travail ainsi que la place des seniors dans le monde professionnel et dans la société: tout cela doit être discuté sans tabou, repensé et adapté en fonction de l’évolution de l’espérance de vie de la population et de l’évolution des moeurs et de la société dans son ensemble. Travailler plus longtemps se conçoit aisément quand le travail a un sens, qu’il est exercé dans la dignité et qu’il est rémunéré à sa juste valeur. Entre «vivre pour travailler » et «travailler pour vivre», «travailler et vivre» me semble être la seule voie possible.

1Source: Netflix, Street food (documentaire)

 


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