Jeux d'argent: Panem et circenses

 | Paru dans Entreprise Romande  | Auteur : Véronique Kämpfen

La loi sur les jeux d’argent, au menu des votations du 10 juin, commence à faire parler d’elle. Partisans et opposants s’affrontent surtout sur un point: le blocage des sites de jeux en ligne domiciliés à l’étranger. La nouvelle loi prévoit que pour offrir des jeux payants en Suisse en ligne ou hors ligne, le prestataire doit être physiquement domicilié en Suisse. L’enjeu économique est de taille. Depuis 2007, les casinos de Suisse auraient perdu 32% de leurs recettes à cause de la concurrence en ligne. Une manne qui échappe à la collectivité – on parle d’environ 250 millions de francs –, puisque les excédents (900 millions par an pour les casinos terrestres et les jeux de loterie) sont versés aux assurances sociales, à la culture, au sport et aux programmes de prévention à l’addiction au jeu.

Les opposants regrettent que les prestataires étrangers ne puissent demander une licence pour les jeux en ligne, ce qui réglerait de nombreux problèmes et permettrait de prélever des taxes. Le parlement fédéral a préféré une voie plus coercitive: les offres en ligne ne pourront être proposées que par des sociétés autorisées à exploiter un casino physique en Suisse. Celles qui ne remplissent pas cette exigence verront leur site internet bloqué. Un site bloqué se laisse cependant facilement contourner et le signal donné est pour le moins malhabile, à l’heure où la Suisse entend devenir un centre pour les nouvelles technologies. Cela dit, il est bon d’encadrer les jeux en ligne. L’offre illégale est en forte croissance, de l’ordre de 15% par an, ce qui fait craindre une perte de 40% à 50% des bénéfices versés à l’utilité publique par les loteries et casinos suisses. De même, vouloir une bonne traçabilité des agissements de certaines structures peu transparentes ne peut être qu’encouragé.

A la lecture des arguments, on ne peut se défaire d’un léger sentiment de malaise. Personne ne parle d’une réalité un peu hypocrite, qui règne tant au niveau des jeux que, par exemple, de l’essence ou du tabac. Tout le monde sait que jouer ne sert à rien puisque mathématiquement on ne peut que perdre, que conduire un véhicule à énergie fossile pollue et que fumer tue. Pourtant, ces pratiques ne sont pas interdites au nom de la libre responsabilité de chacun et parce que ces activités rapportent des sommes colossales à l’Etat. En plus des 900 millions de francs par an pour le jeu, on parle de 4,6 milliards pour les carburants et de 2,1 milliards pour le tabac. Pour maintenir la paix, les Romains offraient «panem et circenses» à leurs citoyens – du pain et des jeux. Les Etats ne font pas autre chose, en transformant les biens acquis par le jeu et d’autres activités moralement ou sanitairement questionnables en prestations pour la population. La Suisse a raison de vouloir capter le maximum d’argent avec les jeux en ligne, il n’y a pas de raison valable que cela profite à d’autres Etats ou à des organisations frauduleuses.


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