L’éternelle fuite en avant du temps gagné

 | Paru dans Entreprise romande Le Magazine  | Auteur : Flavia Giovannelli
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C’est le grand paradoxe de notre époque. Plus nous disposons de moyens pour gagner du temps, essentiellement grâce à la technologie, moins nous avons le sentiment d’en avoir à notre disposition. Les journées durent toujours vingt-quatre heures, les heures soixante minutes. Pourtant, rares sont ceux qui échappent à ce constat: le temps file sans qu’on le voie passer. Pour cause: le quotidien est jonché d’obligations, imposées par soi-même ou par la société. Se lever avant l’aube pour profiter du miracle morning - une petite méditation, un peu de yoga, une pensée positive - et attaquer la journée. Se préparer, faire le petit déjeuner, mener ses enfants à la crèche ou à l’école, sauter sur son vélo ou dans sa voiture, affronter la circulation.

Avant même que les obligations professionnelles commencent, le compte se porte déjà à quelque trois heures d’activité. A l’heure des pauses ou du déjeuner, pas question de se reposer. Place à la lecture de la presse, à un cours quelconque, à un moment pour sociabiliser, etc. L’après-midi reprend sur la même cadence, sans parler des multiples interruptions qui nous font prendre du retard (lire encadré ci-dessous). A l’heure du soir, c’est à sa famille qu’il convient de se consacrer, ou à une association, à un cocktail de réseautage ou à une autre activité. Autre possibilité: s’écrouler devant un écran pour décompresser. Une journée ne comportant pas une case de libre donne l’impression que le temps s’écoule comme du sable entre les doigts. Mélanie Rudd, professeure à l’Université de Stanford et spécialiste de ces questions, pense que nous subissons aussi des idées reçues concernant la perception subjective du temps. De 1965 à 1990, une majorité des Américains avait déjà le sentiment de se sentir toujours plus pressés.

Rythmes  discordants

Dans son best-seller paru en 20101, le philosophe allemand Hartmut Rosa s’est livré à une critique sévère de ce mal contemporain. Selon sa thèse, nous vivons dans une société «utempique», car nous voulons que les contraintes de temps disparaissent grâce au progrès technique. Il part ainsi du principe que la conception prédominante en Occident est celle «d’un temps linéaire à l’avenir ouvert». Cette denrée qu’est le temps devient alors un moyen de coordination et de synchronisation des processus sociaux, où le rythme s’élève sans cesse, ce qui finit par entraîner une crise. Il s’installe un décalage entre certaines activités, gagnées par l’accélération, et d’autres, qui n’ont pas perdu de leur lenteur. Une grossesse, par exemple, durera toujours neuf mois, une réforme politique sera longue à mener; un trajet Genève- Paris sera plus rapide en TGV qu’en train ordinaire.

Baignés dans l’atmosphère de rapidité dominante de notre société, nous ne supportons plus la lenteur. Les internautes veulent qu’une page sur le web se télécharge immédiatement, faute de quoi ils zappent. Tout le monde applaudit les innovations qui promettent davantage de performance (donc un gain de temps et d’argent). Malgré ces nouvelles possibilités - l’une chassant l’autre - nous avons pourtant le sentiment de ne plus avoir de moments pour entreprendre. L’auteur avance une explication: nous privilégions les activités engendrant de faibles satisfactions, de celles qu’il faut renouveler sans cesse à celles qui sont prestigieuses, mais remises à plus tard. L’industrie du divertissement fonctionne presque toujours selon ce mode. Quant aux gadgets et outils électroniques que nous emmenons partout, ils sont le piège par excellence, car ils nous promettent d’être libres, mais créent des dépendances. Il semble que nous ayons accepté d’autres formes d’aliénation que celles du passé, qui imposaient des horaires et un cadre strict.

Quel avenir?

Le projet d’autonomie de la modernité doit-il être remis en cause? Même s’il est assez pessimiste, l’auteur conclut par une citation de Pierre Bourdieux: «Il fallait connaître la loi de la gravitation pour construire des avions qui puissent justement la combattre efficacement ». Il nous resterait donc à apprendre à sortir de la modernité, ou tout au moins à cesser la course effrénée vers l’avant.

1Harmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, coll. Sciences humaines et sociales, 2013, 486 p.,1ère éd. 2010, traduit de l'allemand par Didier Renault.


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