La Libra, un signal d’alarme bienvenu, estime Avenir Suisse

 | Paru dans Entreprise Romande  | Auteur : Pierre Cormon
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L’annonce du projet Libra, qui consiste à créer une nouvelle monnaie électronique et privée, souligne les insuffisances du système financier actuel et devrait servir d’aiguillon à le réformer, estime une étude du think tank.

Le projet de nouvelle monnaie Libra, lancé par Facebook et ses partenaires, pourrait avoir des répercussions sensibles sur le monde de la finance, estime une étude du think tank Avenir Suisse. «Le nouveau projet combine intelligemment différentes composantes », remarquent ses auteurs. Interface de paiement, mais pas seulement, cryptomonnaie, mais pas seulement, banque, mais pas seulement, «Libra est la combinaison de toutes ces composantes en quelque chose de nouveau.»

L’architecture du projet permettra de traiter beaucoup plus de transactions que le bitcoin: environ mille par seconde, contre sept à dix pour le bitcoin. La validation des transactions sera en effet effectuée selon un système plus léger que celui utilisé par le bitcoin (proof-of-stake plutôt que proof-of-work). Elle consommera aussi moins d’énergie, mais elle reposera sur un cercle fermé d’acteurs: les membres de l’association Libra. Le système implique donc que les utilisateurs fassent confiance à ces derniers plutôt qu’à un algorithme.

Monnaie couverte

Contrairement aux cryptomonnaies de type bitcoin, la Libra sera couverte par des titres et des devises des Etats – c’est la composante bancaire du projet. «Comme la Libra est une monnaie avec sa propre dénomination et qu’elle ne garantit pas un taux de change fixe dans d’autres devises, elle ne peut rompre aucune promesse de change», souligne l’étude. «La valeur externe est flexible et fluctuera en conséquence – mais, en raison de la réserve Libra, probablement dans une marge relativement étroite. C’est une grande différence par rapport aux fonds de marché monétaire et aux comptes bancaires, où la promesse (implicite) est qu’ils peuvent toujours être convertis à la parité (un pour un) dans la devise dans laquelle ils sont dénommés.»

Le projet a suscité des critiques d’organismes de réglementation, comme la Banque des règlements internationaux ou le Conseil de stabilité financière. Ils craignent notamment que Facebook et ses partenaires (Visa, Mastercard, Uber, Lyft, Spotifiy, Bookings Holding, notamment) profitent de leur force de frappe pour conquérir une position dominante qui entraverait la concurrence. Le succès pourrait être particulièrement grand dans les pays dont une grande partie de la population n’a pas accès aux services bancaires et où le marché des paiements est encore largement à prendre. Mais les ambitions du projet vont bien au-delà.

Premier acte

«Pour Facebook & Co, le développement de zones qui n’ont pas encore été desservies par les services bancaires n’est probablement que le premier acte», suppute Avenir Suisse. «Le deuxième acte est le plus excitant, tant d’un point de vue économique que politique. La mise en place de Libra peut être comprise comme un pari sur l’effondrement de l’ordre financier établi.»

L’introduction de la nouvelle devise devrait cependant être beaucoup plus difficile que s’il s’était agi d’une stable coin, liée par exemple à une devise connue. «Avec une devise ayant sa propre dénomination, il est nécessaire de surmonter de grands obstacles cognitifs. Les gens doivent renoncer au statu quo dont ils sont devenus friands, faire confiance à une nouvelle monnaie et adapter leur unité de mesure interne.» Cela passe par l’établissement d’un lien de confiance, ce qui est loin d’être gagné avec les scandales qui ont terni l’image de Facebook. «Tout cela représente une tâche entrepreneuriale herculéenne. Mais si elle est accomplie avec succès, elle représentera un tournant.»

Au crédit du projet, les paiements déclenchés automatiquement par des machines devraient être de plus en plus nombreux à l’avenir, comme dans le cas d’une automobile payant automatiquement pour l’utilisation de la route ou les émissions de gaz d’échappement. Or, les machines peuvent facilement comparer s’il vaut mieux payer dans telle ou telle devise et celles qui présenteront le plus d’avantages devraient prendre une importance croissante. Les devises traditionnelles continueront cependant à exister, parce que c’est par leur intermédiaire que l’on paiera taxes et impôts, s’il ne fallait citer qu’un seul argument. A terme, Libra pourrait transférer ses réserves vers des catégories de placements plus rentables ou même diminuer leur volume. Ce découplage mettrait ses fondateurs dans une position avantageuse pour affronter la prochaine crise financière, qui pourrait exercer des pressions sur les devises établies. «Cela pourrait représenter une opportunité pour une monnaie privée si cette dernière réussit à créer la confiance et à établir à l’avance une infrastructure de paiement efficace et stable», jugent les auteurs. Elle pourrait ainsi provoquer ou accélérer une crise systémique, craignent les régulateurs internationaux. Le succès de la nouvelle devise pourrait également réduire la marge de manoeuvre des Etats en matière de politique monétaire.

Suisse au centre

La Suisse est appelée à jouer un rôle particulier dans ces développements, puisque l’association Libra y est basée et soumise à l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma). Si Libra désire acquérir une grande quantité de francs suisses comme monnaie de réserve, la demande de cette devise pourrait augmenter, ce qui exercerait une pression à la hausse sur le taux de change. «Des acteurs établis sur le marché financier voient à juste titre les nouvelles monnaies comme un défi», relève l’étude. «Il est donc fort probable que les politiciens bloquent Libra dans les mois à venir. Toutefois, on ne sait pas si cela suffira à remettre le génie dans la bouteille.» D’autres géants de la technologie nourrissent en outre des projets similaires.

«Le lancement de Libra doit être considéré comme un signal d’alarme», conclut Avenir Suisse. Le système financier actuel est en effet loin d’être sain et l’annonce de cette nouvelle monnaie devrait idéalement le pousser à s’améliorer. «Le contexte actuel ne parle pas en faveur de Libra, mais même si le projet devait s’effondrer, il prouve que le changement numérique ne peut plus être stoppé dans le secteur financier. C’est une bonne chose, car les nouvelles technologies permettent un traitement plus efficace des transactions, ce qui amènera plus de prospérité.»


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