La médecine lente perce aux HUG

 | Paru dans Entreprise romande Le Magazine  | Auteur : Francesca Sacco
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Plus de temps pour les patients, moins de bureaucratie: c’est le but d’un projet des Hôpitaux universitaires de Genève qui évoque un nouveau courant médical, la slow medicine.

Arrêtons de vouloir gagner du temps: prenons-en! Ainsi pourrait- on résumer le projet mis en place aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) pour améliorer la qualité de la prise en charge des patients. Baptisé «Plus de temps pour les patients », il fait écho au mouvement international de la slow medicine, ou médecine lente, qui s’inspire elle-même du slow food.

«Dit simplement, notre projet vise à donner à notre personnel soignant les moyens de passer plus de temps au chevet des patients et moins dans les bureaux. Cela nécessite une remise en question de l’organisation du travail de chacun», selon Arnaud Perrier, directeur médical des HUG. Attention à ne pas se méprendre: «Il ne s’agit pas de dégraisser le secteur des soins, mais de mieux utiliser nos ressources. Si l’on veut pouvoir prendre du temps pour s’occuper des choses importantes, il faut forcément déléguer ou organiser celles qui le sont moins». Si le projet a commencé par un travail d’observation incluant parfois le chronométrage des trajets effectués par le personnel soignant, ce n’était donc pas pour pouvoir faire les mêmes parcours plus rapidement, mais pour examiner la cohérence des pratiques. «Le but est qu’elles aient du sens», souligne Arnaud Perrier.

Un succès

Intégré dans la stratégie à long terme des HUG, le projet a été développé en collaboration avec une société de conseil internationale implantée à Zurich, Walker Project, et est en train de s’exporter à l’étranger. L’exemple genevois est présenté comme un succès dans un livre publié sur ce concept au mois de janvier par les éditions berlinoises Medizinisch Wissenschaftliche Verlagsgesellschaft. À la base, un constat: «Il y avait une frustration générale chez les soignants, qui se plaignaient de ne jamais avoir assez de temps pour pouvoir accomplir leur travail comme ils estimaient devoir le faire», explique Arnaud Perrier. Trop de bureaucratie, pas assez de contacts avec les malades. «Partant de là, nous avons entamé en 2016 un travail de réflexion qui a donné naissance à ce projet. Il a réellement débuté une année plus tard et, aujourd’hui, se déploie dans une centaine d’unités de soins des HUG. Plus de soixante services et mille cinq cents patients sont concernés.»

Cette démarche entre en résonance avec la philosophie des tenants de la slow medicine, un courant apparu au début des années 2000 en Italie et qui a ensuite essaimé en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Parmi les pionniers, Victoria Sweet, professeure de médecine clinique à l’Université de Californie, qui est récemment venu donner une conférence sur ce sujet à l’Université de Genève. D’après elle, ni les progrès de la médecine ni les efforts accrus pour optimiser les prises en charge n’ont donné satisfaction: les patients ne se sentent toujours pas bien écoutés, les soignants continuent d’être stressés et les coûts de la santé ne cessent d’augmenter. Wikipédia précise que la médecine lente est née de l’initiative de praticiens ayant d’excellentes références, ce qui a facilité son acceptation dans la communauté scientifique; cette approche n’est donc «en aucun cas une forme ou un dérivé de la médecine alternative ».

Tout aurait commencé en Italie, en 2002, une quinzaine d’années après l’avènement du slow food. Un cardiologue italien réputé, Alberto Dolara, publie dans la revue Italian Heart Journal un article mentionnant pour la première fois l’expression slow medicine. Il y défend la nécessité de donner suffisamment de temps aux professionnels de la santé pour qu’ils puissent avoir le sentiment de faire leur travail convenablement. L’idée et le terme sont rapidement repris par plusieurs publications anglophones. En 2011, l’Italie se dote d’une société de slow medicine, entraînant d’autres pays (notamment les Etats-Unis, les Pays-Bas et le Brésil) à créer la leur. Une première réunion internationale a lieu à Turin quatre ans plus tard. Pour l’anecdote, les mouvements slow food et slow medicine sont tous deux nés en Italie, ils partagent le même logo (deux escargots qui se font vis-à-vis) et le critique gastronomique Carlo Pietrini, qui a inventé le concept slow food, a rédigé la préface du premier livre italien sur la slow medicine. Cependant, comme la médecine lente s’est développée presque simultanément en différents endroits du globe, son interprétation varie. Tandis que les médecins italiens font avant tout l’éloge de la lenteur, leurs homologues américains sont plutôt préoccupés par l’avènement de la médecine défensive, qui les encourage à prescrire pour éviter d’être accusés de n’avoir rien fait, et par les risques de surdiagnostic et de surtraitement. «Historiquement, la slow medicine s’est construite par une succession d’initiatives individuelles, et il me semble difficile aujourd’hui de parler d’un mouvement clairement structuré», estime Arnaud Perrier, qui hésite d’ailleurs à revendiquer cette étiquette, «car même si ce que nous faisons correspond peut-être à une définition de la médecine lente, ce n’est pas ce qui nous a poussés à amorcer un changement de paradigme».

Plus d'emphatie

En fait, la slow medicine ne réclame pas simplement l’arrêt de la course contre la montre; elle prône une meilleure prise en considération du point de vue des soignés, plus d’écoute, plus d’empathie. En ce sens, elle évoque l’autonomisation des patients. Victoria Sweet insiste sur l’importance de bien discuter avec eux pour pouvoir soupeser les avantages et les inconvénients des traitements possibles. Concrètement, il s’agit pour le médecin de se retenir d’intervenir lorsque les symptômes sont indifférenciés, de considérer l’observation comme une stratégie utile et de ne pas recourir aux dernières nouveautés tant que leur efficacité n’a pas été fermement établie. Sous cet angle, la slow medicine présente des correspondances avec les mouvements Less is more et Choosing wisely, qui préconisent de prescrire avec une plus grande circonspection.

Lent, mais pas inéfficace

«Ce qui me paraît regrettable, dans certains discours sur la slow medicine, c’est l’insistance sur la notion de la lenteur, comme s’il fallait nécessairement aller lentement pour bien faire son travail. On peut très bien prendre son temps et être inefficace. À l’inverse, aller vite ne veut pas dire travailler dans l’agitation. Ce qui compte, à mon avis, c’est d’être présent à soi-même et à ce qu’on fait. Il serait dommage d’envisager la médecine lente comme s’il existait, par opposition, une médecine rapide.» Faudrait-il alors parler de médecine de bon sens? «Plutôt que de parler de bon sens, je préférerais parler de sens tout court. Car aujourd’hui, nous vivons dans un monde où le bon sens commun a tendance à faire place à une pluralité de valeurs. Par conséquent, les pratiques médicales doivent avoir du sens aux yeux des patients.»

Arnaud Perrier reconnaît que cette recherche d’adéquation n’est pas facilitée par les progrès des technologies médicales. Il existe parfois un fossé entre les besoins primitifs du malade – être rassuré et comprendre ce qui lui arrive – et la complexité des possibilités thérapeutiques qui s’offrent à lui. La tentation peut alors être grande, pour le patient comme pour le médecin, de tenter de répondre par un acte technique à une angoisse existentielle, au risque de passer à côté de préoccupations plus profondes. Au final, on peut se demander si la médecine lente est vraiment assimilable à un courant de pensée, ou s’il ne s’agit pas plutôt d’un état d’esprit, d’une posture intérieure, puisque de toute évidence il ne suffit pas de respecter des injonctions comme aller lentement ou éviter de prescrire tous azimuts. La question qui pourrait alors se poser est de savoir si cette attitude pourrait être enseignée dans les facultés de médecine.


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