La relativité du temps dans la manière de construire

 | Paru dans Entreprise romande Le Magazine  | Auteur : Flavia Giovannelli
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Conscient de son retard en matière d’offre immobilière, Genève s’est, semble-t-il, réveillé et a battu un record avec plus de deux mille cinq cents logements neufs en 2018. On serait tenté de croire que tout va plus vite, désormais, dans ce domaine. Ce serait sans doute aller trop rapidement aux conclusions!

Entre la fin des années 1990 et 2017, le problème du manque de logements à Genève s’est fait cruellement sentir. Soudain, l’an dernier, le cap de 2682 nouveaux objets a été dépassé, de quoi reléguer les chiffres moyens des quinze dernières années au rang des années de stagnation. Désormais, ça pousse un peu partout, comme l’attestent les chiffres de l’Office cantonal de la statistique, qui précise en outre que de nombreux immeubles verront le jour à court terme. La majorité de ces logements fait partie de grands projets immobiliers, dont le quartier de l’Etang, à Vernier, et celui de Belle-Terre, à Thônex, qui s’inscrit dans les Communaux d’Ambilly. En d’autres termes, après de longues décennies d’attente et de latence, Genève, à l’instar d’autres pôles de la région lémanique, sort de sa torpeur et se densifie. Doit-on en déduire que l’on construit plus vite aujourd’hui qu’hier? Pour les membres de l’Association Genevoise d’Architectes (AGA), la question mérite réflexion. Ils tiennent à y apporter des nuances. «Oui, le canton connaît un épisode de pleine construction, mais on a connu de précédentes périodes encore plus productives, comme dans les années 1960», rappelle Michel Grosfillier, président de l’AGA. «Les Genevois ont peut-être cette impression d’effervescence, car certains de ces projets ont fait parler d’eux depuis longtemps. C’est plutôt un concours de circonstances, avec plusieurs procédures de longue haleine qui se dénouent simultanément, qui explique cela.»

Certes, il peut y avoir une impulsion politique positive, certains élus s’engageant pour augmenter le taux de vacance. Malgré tout, Michel Grosfillier doute que ce soit la seule explication, sachant que le rythme de l’architecture, faite pour traverser les époques, n’a rien à voir avec celui de la politique, où les mandats sont limités dans le temps. Pour sa part, Wüest Partner, un cabinet de conseils spécialisé dans l’immobilier, avance une explication économique concernant cette accélération des projets: «Il peut être avantageux de pouvoir poster une annonce pour son propre immeuble avant les autres projets concurrents, étant donné que la mise en première location peut prendre du temps». En d’autres termes, parce qu’ils veulent se rémunérer au plus vite, les investisseurs pousseraient ainsi à la roue. Le cabinet prévoit d’ailleurs l’arrivée sur le marché de cinquante- trois mille logements neufs en 20191.

Travail invisible en amont

En ce qui concerne la réalisation proprement dite, les choses ont évolué. Selon les architectes, c’est la manière de travailler qui pèse dans la balance temporelle. Dans cette branche, l’arrivée des nouvelles technologies y est pour beaucoup, à commencer par celle du Building Information Modelling (BIM), mais pas seulement. Il faut surtout retenir que l’essentiel du travail se passe en amont.

Bien avant l’intervention de la moindre pelle, les différents intervenants effectuent déjà leur travail de préparation. «Les solutions sont optimisées et permettent de raccourcir des étapes», résume Michel Grosfillier. «Par exemple, la préfabrication peut donner le sentiment de proposer un rythme de construction plus rapide. Toutefois, le développement et la phase d’atelier, que l’on ne voit pas, sont plus longs». De plus, les bâtiments modernes comportent davantage de technologies intégrées, qui nécessitent une mise en place, là aussi, invisible et chronophage. S’y ajoutent la résolution des questions économiques et légales, qui prennent de l’ampleur. Par exemple, l’optimisation des procédures de permis jouera un rôle important sur ce qui est réalisé.

En milieu urbain, le manque de vision globale peut retarder les réalisations. Pour les membres de l’AGA, il est pourtant nécessaire de prendre en compte l’ensemble de l’environnement dans lequel le chantier va se dérouler. Il faut savoir baliser le terrain avant la moindre intervention, penser au déroulement des activités annexes qui doivent pouvoir continuer normalement (mobilité, commerce, etc.). Dans cette optique, il ne faut pas se précipiter, il faut savoir gérer les attentes - et la grogne probable - des voisins ou des passants. Il est important d’indiquer et de tenir le plus possible les délais, mais pas au détriment de la qualité de l’ouvrage. «Quoi qu’on en dise, Genève s’en tire plutôt bien», note Michel Grosfillier.

En résumé, le rythme d’un chantier subit des influences de tous ordres. Il n’est pas forcément plus rapide aujourd’hui, mais il est différent. Un chantier bien préparé aussi complexe soit-il, se déroulera mieux qu’un autre. «Le bâtiment a une existence qui s’inscrit bien au-delà de la période de construction», rappelle Michel Grosfillier. Cette dimension de la temporalité est aussi essentielle, car tout bon architecte espère que son oeuvre lui survivra dans la meilleure condition possible. La rénovation des biens est aussi un chapitre important, qui ajoutera encore du temps au temps.

1Voir les chiffres dans son édition Immo-Monitoring de 2019.


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