Le bruit des humains perturbe gravement les animaux marins

 | Paru dans Entreprise Romande  | Auteur : Pierre Cormon
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Certaines parties des mers et des océans se sont transformées en enfer acoustique pour les animaux marins, ce qui représente un risque pour leur santé et leur survie.

Le Monde du silence: c’est ainsi que Jean-Jacques Cousteau et Louis Malle ont intitulé leur célèbre documentaire sur le monde subaquatique, Palme d’or au Festival de Cannes 1956. Pourtant, les mers n’ont jamais été silencieuses. Le son s’y transmet en effet environ cinq fois plus vite et sur de plus longues distances que dans l’air - une découverte faite dans le Lac Léman en 1828 par le physicien Daniel Colladon et le mathématicien Charles Sturm. Les animaux marins y ont donc abondamment recours. «Ils écoutent les sons émis par leurs proies et leurs prédateurs», explique la biologiste marine Leila Hatch sur le site de la National Oceanic and Atmospheric Administration des Etats-Unis. «Ils écoutent les signaux qui guident leur navigation et leur orientation, du stade larvaire à la migration des adultes et des juvéniles. Et ils s’écoutent: les animaux aquatiques, des invertébrés aux poissons en passant par les mammifères, utilisent des sons produits de toutes sortes de façons pour communiquer entre eux.»

Depuis quelques décennies, les activités humaines représentent une source considérable de bruit dans la mer. Il y a le ballet incessant des bateaux. La construction des éoliennes marines, qui peuvent endommager l’ouïe d’animaux comme les dauphins. Les explorations pétrolières et gazières, effectuées en envoyant des jets d’air comprimé toutes les dix à quinze secondes, qui provoquent un bruit qui peut être jusqu’à trente fois plus élevé que celui d’un concert de rock. Les sonars militaires destinés à suivre les sous-marins, qui sont encore bien plus bruyants. Les mesures faites au large de la côte ouest des Etats-Unis montrent que le niveau sonore double chaque décennie dans les basses fréquences, celles qui se propagent le mieux dans l’eau. Bref, du point de vue acoustique, le monde du silence ressemble de plus en plus souvent à une rave techno tenue aux heures de pointe entre une autoroute et un aéroport

UN PHÉNOMÈNE DANGEREUX 

Les animaux essaient tant bien que mal de s’adapter. Les baleines crient plus fort quand un bateau est à proximité. Elles communiquent également une octave plus haut que dans les années 1950, probablement pour se démarquer des bruits provoqués par les humains, qui se situent plutôt dans les fréquences graves. Pour les animaux marins, le bruit humain n’est pas seulement désagréable. Il est également dangereux, même si son impact varie de cas en cas, en fonction d’une multitude de facteurs. On a par exemple constaté de nombreux échouages de baleines à proximité d’essais militaires provoquant des bruits très puissants. 

On soupçonne qu’elles ont été désorientées et blessées par ces bruits - certaines portaient des lésions internes ou avaient les oreilles qui saignaient. Plus de la moitié des dauphins du genre tursiops ayant été secourus après s’être échoué dans les Caraïbes «avaient des niveaux de pertes de l’ouïe qui auraient été jugés graves ou profonds chez les humains», rapporte le biologiste marin Callum Roberts dans Ocean of Life, l’un des ouvrages de l’année 2012 pour The Economist. Le bruit peut également empêcher les animaux marins de se reposer, de s’orienter et de se nourrir - plusieurs espèces chassent en effet par écholocation. Il peut entraver leur capacité à communiquer entre eux, et donc à se reproduire et à élever leurs petits. Les crevettes exposées au bruit se reproduisent ainsi moins, croissent plus lentement, meurent davantage et sont plus agressives. Or, les espèces étant étroitement liées entre elles, notamment dans les chaînes alimentaires, un problème qui affecte l’une peut se répercuter sur tout l’écosystème.

MULTITUDE D’AGRESSIONS 

Le problème, sérieux en soi, le devient d’autant plus qu’il se combine à d’autres. Les organismes marins font face simultanément à une multitude d’agressions: la surpêche, qui vide les océans et saccage les fonds marins, le réchauffement climatique, l’acidification des océans, la pollution chimique, celle due au plastique, la multiplication de zones mortes causée par les résidus d’engrais agricoles entraînant une eutrophisation des eaux, la destruction massive d’écosystèmes riches tels que les mangroves, l’apparition d’espèces invasives transportées par l’homme dans des écosystèmes qu’elles détraquent, etc. N’en jetez plus! Les mers du globe sont globalement dans un état dramatique et la vie maritime n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était il y a cent ou deux cents ans.

Or, remarque Callum Roberts, si une espèce peut éventuellement se défendre contre une menace, la conjonction d’agressions rend sa survie beaucoup plus difficile. Et tous les efforts de conservation sont contrebalancés par l’augmentation des activités humaines. Puisqu’il n’est pas imaginable que l’être humain renonce à toutes ses activités nuisibles, des efforts ont été entrepris pour mettre au point des technologies moins bruyantes. L’Organisation maritime internationale a adopté en 2014 des directives visant à réduire le bruit produit par les navires de commerce. Beaucoup de biologistes marins plaident également pour la multiplication des sanctuaires marins, dans lesquels la vie subaquatique peut se développer à l’abri d’une partie des nuisances qu’elle doit affronter ailleurs. Et des voix s’élèvent également pour demander que l’on adopte des règles internationales pour réduire le bruit humain dans les mers. 


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