Le recyclage, c'est bien, le réemploi, c'est mieux

 | Paru dans Entreprise romande  | Auteur : Pierre Cormon
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Dans le monde entier, de plus en plus d’architectes réemploient des matériaux issus de chantiers de  déconstruction dans l’idée de ménager les ressources 
naturelles. Plusieurs initiatives visent à promouvoir cette approche en Suisse.

Pour réaliser l’extension du siège de l’Union européenne à Bruxelles, le bureau d’architectes Philippe Samyn et associés n’a pas eu recours à des matériaux high tech. Il a utilisé trois mille fenêtres d’occasion provenant de différent pays de l’Union européenne. Il s’inscrit ainsi dans une tendance qui gagne des adeptes un peu partout dans le monde et notamment aux Etats-Unis et dans les pays nordiques: le réemploi de matériaux. Cette pratique permet de ménager les ressources beaucoup plus efficacement que le recyclage, qui peut engendrer une dépense d’énergie substantielle et conduire à une perte de qualité des matériaux. 

Le réemploi peut concerner aussi bien l’enveloppe extérieure d’un bâtiment que  l’aménagement intérieur ou la décoration. La façade du club balnéaire de luxe Andramatin, à Bali, a par exemple été réalisée avec des enveloppes de fenêtres traditionnelles du XVIIIe siècle. Une villa a été construite en intégrant des portiques d’un viaduc autoroutier, dans le Massachussetts. Un architecte a tiré profit d’un vieux tas de tuiles abandonnées pour réaliser des parois intérieures dans un bâtiment à Madrid. Etc.

Problème d'image

En Suisse, le réemploi a encore l’image d’une solution au rabais, comme le matériel recyclé il y a quelques décennies. Une architecte de collectivité publique a ainsi témoigné s’être fait rabrouer plusieurs fois en proposant de pratiquer le réemploi, lors d’un débat sur le sujet qui s’est tenu à la Haute école du paysage, d’ingéniérie et d’architecture de Genève (hepia) en mai. La pratique se limite essentiellement aux sanitaires et aux cuisines  et les réalisations emblématiques sont encore rares.

Il en existe cependant au moins une: le restaurant Hiltl Sihlpost, à Zurich, dont la décoration intérieure utilise des éléments récupérés dans le bureau de poste qui occupait précédemment le local (lire ci-dessous). «En revanche, je ne crois pas que l’on va construire des bâtiments entiers grâce au réemploi», remarque Olivier de Perrot, fondateur de la plateforme Salza (lire ci-dessous). Certains éléments, tels que la porte d’entrée d’un appartement, les fenêtres ou ceux liés à la statique (les poutres, par exemple) doivent en effet respecter des normes précises, auxquelles des matériaux récupérés ne peuvent pas correspondre. Les portes d’entrée, par exemple, doivent être certifiées contre les incendies. «Il suffit de les déplacer, même si elles sont en parfait état, pour qu’on considère qu’elles ne sont plus en conformité», explique Raphaël Niogret, architecte et enseignant à l’hepia.

Changement de perspective

«Pour un architecte, pratiquer le réemploi demande un changement de perspective complet», poursuit Raphaël Niogret. «Au lieu de dessiner un plan puis de commander les matériaux nécessaires pour le réaliser, il doit d’abord trouver des matériaux, les stocker et dessiner son plan en fonction de ce qu’il a récupéré.» «C’est la fin du mythe de l’architecte devant sa page blanche», s’exclame Nicolas Delon, architecte français très actif dans la promotion de cette pratique. Les entreprises réalisant les travaux doivent aussi s’adapter. Elles doivent monter des éléments qui ne sont pas forcément aux dimensions souhaitées, ni dans la quantité que l’on voudrait ou correspondant à un modèle qu’elles ont l’habitude d’installer. «C’est comme une boîte de Lego», remarque Yves Corminboeuf, l’un des fondateurs de Matériuum, une boutique genevoise de matériaux réemployés (lire ci-dessous). «Lorsqu’on construit l’objet pour lequel la boîte est conçue, on peut se fonder sur le mode d’emploi. Quand on le démonte pour faire autre chose, on doit se débrouiller soi-même.»

«Les choses seraient beaucoup plus faciles si les bâtiments étaient conçus dès le début en fonction du réemploi», a expliqué Walter Stahel, l’un des pionniers de l’économie circulaire, lors du débat à l’hepia. «Il faudrait pour cela les standardiser au maximum.»  C’est ce qu’illustre le cas des meubles USM, entièrement standardisés, que leur fabricant rachète à ceux qui veulent s’en débarrasser, les reconditionne et les remet en vente. 

L’extension du réemploi suppose qu’existent des marchés, physiques ou virtuels, où l’on puisse trouver des matériaux à réutiliser. Une douzaine d’acteurs en ont créés en Suisse romande et alémanique1. C’est notamment le cas de Matériuum, Re-winner, Bauteilclick et Salza.

1 La liste se trouve sur le site bauteilclick.com > Bourses d’éléments

Intérêt politique

Le réemploi commence à susciter de l’intérêt au niveau politique. Le canton de Bâle-Ville réfléchit à la manière de le rendre plus avantageux que le recyclage, en adaptant les taxes. La conseillère nationale Kathrin Bertshy (VL/BE) a déposé un postulat en juin 2016, demandant au Conseil fédéral de réfléchir à la manière dont on pourrait adapter la législation et les conditions cadre afin de le favoriser. Le Conseil national l’a rejeté, suivant l’avis du Conseil fédéral, qui juge que la législation actuelle est déjà 
adaptée. Et pourtant, l’Office fédéral de l’environnement, approché par quelques associations désirant promouvoir le réemploi, les a chargées de rédiger un premier état de la situation et de réfléchir aux mesures qui seraient nécessaires pour le promouvoir. Comme si deux visions coexistaient au sein des autorités fédérales.


L’âme d’une ancienne poste survit dans un restaurant

Difficile d’ignorer, lorsque l’on entre dans le restaurant Hiltl Sihlpost, à côté de la gare centrale de Zurich, que les locaux appartenaient auparavant à la Poste. De nombreux éléments le rappellent: cases postales, chariots à sacs postaux, enseigne des PTT, reproductions de documents postaux, notamment. 

Il y a une quinzaine d’années, la Poste a transformé son bureau de la Sihlpost de fond en comble. Rolf Hiltl, propriétaire des restaurants éponymes, en a profité pour récupérer du mobilier et des équipements de bureau, sans savoir ce qu’il allait en faire. Lorsqu’une partie du bâtiment s’est libérée, il y a quelques années, il a décidé d’y créer son septième restaurant, en valorisant le matériel récupéré pour la décoration. Il s’est pour cela adressé à des mandataires avec lesquels il avait l’habitude de travailler, le bureau d’architecture Oberholzer & Brüschweiler (Küsnacht, ZH) et l’atelier d’architecture interne et de scénographie ushitamborriello (Nussbaumen, AG).

L’une des particularités du Hiltl Sihlpost est qu’il réemploie des équipements postaux à l’endroit même où ils étaient utilisés, dans un édifice à grande valeur patrimoniale, qui abrite encore un bureau de poste ainsi que les bureaux zurichois de Google. «Quand il a été inauguré, il était l’un des bâtiments les plus modernes de son temps», remarque Martin Schwarzenbach, l’architecte du projet. La première étape a donc été de chercher à le comprendre, sur la base d’anciennes photos. Il a ensuite fallu mesurer précisément les équipements récupérés et réfléchir à la manière de les réemployer. Cela a donné lieu à l’élaboration de multiples plans, l’étude de multiples variantes, avec en arrière-fond quelques principes directeurs: garder toutes les traces possibles de l’ancienne affectation des locaux, réutiliser tout ce qui pouvait l’être et compléter le reste par des équipements résolument modernes, pour ne pas tomber dans le piège du «faux vieux».

«Au début, nous ne savions pas toujours quoi faire avec tel ou tel objet», explique Martin Schwarzenbach. «On ne pouvait pas changer ses dimensions.» Les cabines téléphoniques étaient en trop mauvais état pour être réemployées. Les boîtes postales étaient difficiles à placer, à cause de leur volume. Les guichets avaient une forme idéale pour un bar, mais ils n’étaient pas aux normes pour une utilisation de ce type. «Nous avons eu besoin de nombreuses sources d’inspiration et de discussion pour trouver les bonnes solutions», raconte Ushi Tamborriello, l’architecte d’intérieur.

Le résultat de leurs cogitations: un espace à la fois rétro et contemporain. Le sol d’asphalte a été conservé et toute la signalétique y a été placée en lettres jaunes, comme dans un espace industriel. Les murs de béton ont été décapés et débarrassés de leur revêtement. La surface des guichets a été traitée et laquée pour correspondre aux normes applicables aux bars. Au-dessus, un ancien panneau d’affichage des vols de l’aéroport de Bonn/Cologne indique des informations telles que le prix des boissons, à l’aide d’un système informatique conçu pour l’occasion. Le buffet est placé dans l’ancienne entrée du garage et, le soir, est hissé au plafond pour laisser place à une piste de danse. La forme de l’escalier qui mène à la mezzanine est inspirée de celle des toboggans de l’ancienne poste, sur lesquels on faisait glisser les paquets jusqu’à l’étage inférieur. Les cases postales ont été disposées au fond du local, autour de l’ascenseur. Certaines d’entre elles sont équipées de prises permettant de recharger différents modèles de téléphones portables. Une enseigne lumineuse PTT d’époque, dont les composants électriques ont été entièrement changés, est accrochée au mur, ainsi qu’une horloge de gare. Le buffet, les tables, les divans et les chaises, eux, sont contemporains.

Etant donné les contraintes de l’espace et du concept, le plafond était seul endroit où les concepteurs du projet pouvaient travailler sur une page blanche. Ils ont conçu une structure d’éclairage complexe reposant sur des boules de verres reliées entre elles par des tubes de métal de longueurs diverses.

«Par rapport à un projet classique, la réalisation de ce projet a demandé beaucoup plus de travail, tant intellectuel qu’artisanal», conclut Martin Schwarzenbach. «Les coûts sont sensiblement plus élevés.» «Mais il faut faire la différence entre le coût et la signification», ajoute Ushi Tamborriello. «Dans notre culture, le fait qu’un objet soit une pièce originale lui donne beaucoup plus de signification, et donc de valeur.» Un facteur qui n’a pas été chiffré, pas plus que l’afflux de clients attirés par le cachet unique du restaurant.


MATERIUUM
Les matériaux de construction ont leur brocante…

C’est en prenant connaissance d’un projet parisien similaire que des Genevois ont décidé de lancer, fin 2014, Matériuum. Cette association a trois objectifs. Premièrement, sensibiliser le public et les professionnels à la notion de réemploi. Deuxièmement, permettre le réemploi, grâce à sa boutique en ligne et à sa ressourcerie, un magasin de cent mètres carrés ouvert fin septembre 2016, où l’on trouve des matériaux de construction bruts (bois, éclairage, métal, plastique, textile, etc.). Enfin, soutenir la création artistique en proposant des matériaux à prix avantageux.
Les personnes, entreprises ou institutions souhaitant se débarrasser de matériaux peuvent les apporter à Matériuum. «Cela leur évite de devoir payer leur recyclage ou leur élimination», remarque Yves Corminboeuf, l’un des fondateurs de l’association. Le matériel récupéré est fiché, pesé et son descriptif mis en ligne sur le site de Matériuum. Tout un chacun peut ensuite l’acquérir pour 25% à 40% de son prix à neuf. «Nous comptons beaucoup de scénographes, d’artistes et de designers dans notre clientèle», raconte Yves Corminboeuf. Le monde de l’art est en effet habitué au réemploi, ne pouvant se permettre d’utiliser des matériaux neufs pour des installations souvent éphémères. 
Le magasin, ouvert mardi et jeudi après-midi, est actuellement tenu par des bénévoles. «Nous sommes encore en train de tester notre modèle économique», explique Yves Corminboeuf. L’association jouit de subventions publiques pour ses actions de sensibilisation, ainsi que pour les deux premières années de la ressourcerie. A terme, elle aimerait pouvoir s’autofinancer, grâce aux ventes de matériaux, tout en rémunérant le personnel affecté à la vente et en soutenant certains projets artistiques.

https://materiuum.ch/
2, rue du Vélodrome, atelier 411, 1205 Genève. Ouvert mardi et jeudi de 14 h. à 18 h.


SALZA … et leur site de rencontres

«Le grand problème du réemploi, c’est qu’on ne sait ni ce qui est disponible ni où ni quand», estime Olivier de Perrot. C’est ce qui a poussé cet architecte romand basé à Zurich à créer la plateforme Salza, en français et en allemand. Elle permet aux propriétaires ou aux maîtres d’ouvrage devant déconstruire un bâtiment de publier une brève documentation sur les éléments susceptibles d’être réemployés. Les personnes intéressées, qui peuvent effectuer des recherches avec différents filtres, peuvent prendre contact avec eux. Aux deux parties de se mettre d’accord sur le prix et les modalités du transfert. Le site, gratuit pour les repreneurs, est financé par les maîtres d’ouvrages des projets de déconstruction (de quatre-vingts à trois cents francs selon l’ouvrage). Il leur permet d’éviter des frais de recyclage ou d’évacuation des déchets.

L’avantage du système? «Lorsque l’on déconstruit un immeuble, on ne sait pas à l’avance quels éléments pourront intéresser quelqu’un», répond Olivier de Perrot. «On a donc tendance à ne conserver que des éléments dont on est sûr qu’ils seront facilement repris, comme les sanitaires ou les cuisines. Mais quelqu’un peut être intéressé à réemployer des éléments auxquels on n’aurait pas pensé. Sur Salza, le choix de matériaux est donc beaucoup plus vaste que sur les bourses de réemploi traditionnelles.»

La documentation d’une trentaine d’immeubles promis à la démolition est actuellement publiée. «Ce n’est pas assez pour être sûr de trouver l’élément dont on a besoin, dans les quantités et les dimensions dont on a besoin», remarque Olivier de Perrot. «Mais quand il y en aura au moins trois cents, ce sera beaucoup plus facile.» 

www.salza.ch


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