Les nouveaux visages de la philanthropie

 | Paru dans Entreprise romande  | Auteur : Flavia Giovannelli
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Avec plus de mille deux cents fondations dédiées à la philanthropie, le canton de Genève cultive de longue date une tradition de l’engagement. Sans leur aide, il n’y aurait pas de Grand Théâtre, de Conservatoire de Musique de Genève, pas de Pont Hans-Wildorf, de sauvetage du cinéma Plaza, de soutien à des causes médicales, sociales, environnementales ou sportives. Il est intéressant de se pencher sur les motivations des donateurs de ce système florissant. Cette plongée dans ce monde aussi discret que généreux s’avère fascinante. Depuis cet automne, l’Université de Genève dédie une chaire à la philanthropie comportementale afin de mieux cerner les besoins d’engagement. Ce projet s’inscrit dans un riche écosystème, en pleine mutation. Les entrepreneurs ou les mécènes de la nouvelle génération cherchent des formes d’investissement qui les impliquent plus que ne l’ont été leurs aînés. Bien souvent, ils veulent prendre part à ce qu’ils voient comme des occasions de changer le monde, au moins à leur échelle. Tour d’horizon, loin d’être exhaustif, des pratiques en vogue.

Lorsque nous prenons la décision de soutenir une cause, par des dons directs ou d’une autre manière, quels sont les mécanismes qui dictent nos choix? Depuis longtemps, la science a l’intuition que notre comportement diffère si les principes moraux interfèrent avec les considérations financières. Giuseppe Ugazio, qui vient d’être nommé titulaire de la Chaire Fondations Edmond de Rothschild en philanthropie comportementale de l’Université de Genève, a voulu dépasser l’intuition en le montrant de manière scientifique. Lors de sa conférence inaugurale, il a brossé un riche tableau de perspectives d’actes qui vont plus loin que la seule signature d’un chèque. Poussée par les banques et les universités, la philanthropie a moins de raisons qu’auparavant de rester dans l’ombre. Les chercheurs du monde entier se sont intéressés à ces mécanismes de soutien, avec l’apport de connaissances des neurosciences. Giuseppe Ugazio évoque une littérature abondante sur ces questions, comme celles de Dan Ariely, professeur de psychologie et d’économie comportementale à Harvard, qui s’intéresse à la capacité humaine de contrôler ses décisions, ou de Joshua Greene, auteur d’un essai, Tribus morales, qui a étudié les interactions au sein de groupes d’individus. Ces travaux visent des applications directes et sans délai. Giuseppe Ugazio espère être un jour en mesure de cibler les différences individuelles de sensibilité aux types d’incitations. Il aimerait savoir comment compléter ceux-ci: «Si les zones du cerveau en question peuvent être atteintes par une stimulation, nous pourrons en observer l’effet sur les décisions philanthropiques», avance le scientifique.

Cet automne a vu la concentration de plusieurs innovations intéressantes, portées par ces courants. La philanthropie, indéniablement, se professionnalise: elle veut voir des résultats, les mesurer et les améliorer. Le conseil en la matière a donc le vent en poupe. Ce domaine sera également porté par la démographie et par l’augmentation augurée, dans les prochaines années, des montants des fonds en question, déjà substantiels. Héritière de la finance protestante, Genève entend bien nourrir des ambitions mondiales à cet égard.


La vitalité du secteur philanthropique repose sur des critères objectifs

Le monde de la philanthropie, qui comprend des fondations, des associations et des donateurs privés, veut consolider son impact par le lien. C’est sans doute une combinaison d’éléments qui explique le développement de la philanthropie en Suisse: la présence d’une forte place financière, de nombreuses organisations et d’ONG internationales autour des Nations unies, comme le CICR, et la stabilité du cadre juridique. «Les chiffres sont impressionnants et ils attestent qu’il y a un véritable pôle de la philanthropie, surtout sur l’arc lémanique», confirme Claudia Genier, directrice adjointe de Swissfoundations, la faîtière des fondations donatrices d’utilité publique, en Suisse. «Cet attrait a des raisons économiques mais aussi privées, car de nombreuses familles de mécènes s’établissent ici pour la qualité de vie», continue-t-elle. A l’échelle du pays, les indicateurs de la vitalité de la branche confirment la tendance à de multiples niveaux: densité du nombre de fondations, multiplication des professions qui y sont rattachées, en plus des montants alloués. Ils placent le pays parmi les plus favorables à l’échelle internationale.

Un registre de fondations

A cela s’ajoutent des aspects qualitatifs, comme la confiance du public à l’égard des fondations. Ce constat ressort d’un sondage réalisé dans le cadre d’un rapport publié en septembre 2019 par la Fondation Lombard Odier1. Globalement, la générosité des Suisses est une tradition de longue date: «Nos membres ont distribué six cent cinquante-deux millions de francs en 2017, ce qui représente, selon notre estimation, environ le tiers des fonds alloués par les fondations chaque année en Suisse», résume Claudia Genier.

En juin dernier, le Département genevois du développement économique (DDE) a présenté la première cartographie numérique de cet écosystème sur son territoire. Cette initiative tend à valoriser la densité du secteur et à offrir à ses acteurs une plus grande visibilité. Catherine Lalive d’Epinay, attachée au développement économique au sein du DDE, se réjouit de contribuer ainsi à un meilleur rayonnement de la branche. «Pour que chacun s’y retrouve plus facilement, nous avons catégorisé les fondations selon leur type, leur périmètre d’action et leur domaine d’activité. Nous avons pris comme base le registre du commerce, puisque toutes les fondations ont l’obligation d’y être inscrites », explique-t-elle.

Cet inventaire vient compléter le catalogue de cartes interactives de la Direction générale du développement économique, de la recherche et de l'innovation. Il a été réalisé en partenariat avec FondationSuisse, une plateforme en ligne qui recense l’ensemble des fondations présentes en Suisse. «A cette occasion, nous avons pris la mesure du fait que la philanthropie est un secteur particulier, lié à la finance durable. Sachant que la place financière elle-même est en plein renouveau, cela fait clairement partie de la stratégie de développement économique du canton», complète Dejan Nikolic, responsable de la communication du DDE.

Cet automne, une série de rencontres a permis de mettre en lumière les changements de paradigmes. Pour rappel, Genève a accueilli la première semaine de la finance durable. D’autres conférences ou forums ont permis aux acteurs de la philanthropie de partager des réflexions sur les enjeux actuels. «Le secteur est fort d’une tradition remontant au XVIIIème siècle. Il peut progresser grâce à plus de transparence et à un renforcement des échanges ou des partenariats.» conclut Catherine Lalive d’Epinay.

1Etude de la Fondation Lombard Odier: Doing better, more efficiently: measuring and enhancing philanthropic vitality in the lemanic region (en anglais). Voir sous https://bit.ly/2XUvtHv

 


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