Les plus de 54 ans sont de plus en plus nombreux à travailler

 | Paru dans Entreprise romande Le Magazine  | Auteur : Pierre Cormon
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Alors que les réformes du système de prévoyance échouent les unes après les autres, les Suisses sont de plus en plus nombreux à travailler entre 55 et 64 ans et, dans une moindre mesure, entre 64 et 74 ans.

Il faut reconsidérer la guillotine de la retraite à 65 ans!» Ce n’est pas un politicien de droite ou un think tank libéral qui l’affirme, mais un syndicaliste. Stefan Studer, directeur de l’organisation faîtière Employés Suisse, a émis cette proposition dans la Sonntagszeitung, le 12 mai dernier. Il est vrai que les faits sont implacables: «Avec l’évolution démographique, de moins en moins d’actifs financent de plus en plus de non-actifs», explique Olivier Sandoz, directeur général adjoint de la FER Genève. «La pénurie de main-d’oeuvre va s’accroître.» Bref, si rien n’est fait, le système suisse de retraite ne sera plus finançable à terme, alors que les entreprises auront de plus en plus de peine à pourvoir leurs postes. Pendant longtemps, l’immigration a permis d’atténuer le problème, mais elle est de moins en moins acceptée.

Une piste consiste à attirer davantage de femmes sur le marché du travail. Des progrès substantiels ont déjà été effectués: elles étaient un peu plus de 40% à travailler en 1980, elles sont 63% actuellement (pour 74% des hommes). Une autre piste consisterait à repousser l’âge de la retraite, comme de nombreux pays européens l’ont déjà fait, tout en prévoyant des mécanismes permettant à ceux qui ont un travail physiquement pénible de prendre leur retraite plus tôt. «La situation nous y obligera tôt ou tard», estime Olivier Sandoz. Pour le moment, une telle solution aurait beaucoup de peine à trouver une majorité politique. Toutes les réformes du système de retraite ont échoué ces vingt dernières années et «la propension à accepter des compromis, qui fait partie de notre culture politique, est en train de s’éroder», regrette Olivier Sandoz.

Encouragement

Une mesure plus consensuelle consiste à encourager ceux qui le peuvent et qui le veulent à poursuivre leur vie active au-delà de l’âge de référence AVS – 64 ans pour les femmes et 65 ans pour les hommes. La santé générale des seniors s’accroissant avec le temps, comme leur espérance de vie, prolonger la vie active peut en effet paraître un choix logique. «Actuellement, dans le système de prévoyance, pas grand-chose ne l’empêche, du moins pour le secteur privé», remarque Giuliano Bonoli, professeur de politiques sociales à l’Institut de hautes études en administration publique de l’Université de Lausanne (IDHEAP). Tout au plus une règle de l’AVS peut être dissuasive: au-delà de l’âge de référence, on doit continuer à cotiser sans que cela n’augmente le montant de la rente auquel on a droit. Les cotisations se transforment donc en une sorte d’impôt.

Pourtant, si on observe une légère augmentation de la proportion de personnes gardant une activité lucrative au-delà de l’âge de la retraite, elle reste limitée. En 2017, 18% des 64-74 ans continuaient à travailler, le plus souvent à temps partiel. Qui sont ces personnes? C’est l’une des questions à laquelle une étude de l’IDHEAP menée pour les Retraites populaires a apporté des réponses, en 2014. Le profil le plus typique est une personne au bénéficie d’un niveau d’éducation tertiaire (comme un titre universitaire). Elle a deux fois plus de chances de continuer à travailler après l’âge de référence AVS qu’une autre au bénéfice d’un niveau d’éducation secondaire. «C’est probablement dû au fait que les personnes ayant un bon niveau d’éducation sont proportionnellement plus nombreuses à avoir un travail qu’elles jugent intéressant», commente Giuliano Bonoli.

Entre contrainte et incitation

Les personnes qui continuent à travailler audelà de l’âge de référence sont aussi en meilleure santé que la moyenne de leurs contemporains et ont trois fois plus de chances de ne pas avoir de deuxième pilier. «Il y a donc un mélange de facteurs qui contraignent à poursuivre la vie active et de facteurs qui y incitent», observe Giuliano Bonoli.

L’évolution la plus nette se remarque chez les 55-64 ans. Dans les années 1980 et 1990, il était courant d’encourager ces personnes à partir à la retraite anticipée. «On pensait que cela allait libérer des places de travail pour les jeunes», raconte Giuliano Bonoli. «L’expérience de pays comme la France, le Danemark, l’Italie ou l’Allemagne a montré que cela ne fonctionnait pas.» Depuis, la tendance s’est inversée. En Suisse, la participation des 55-64 ans au marché du travail est passée de 64% à 73% au cours des vingt dernières années. C’est notamment dû aux femmes, qui sont proportionnellement plus nombreuses à travailler, estime le Secrétariat d’Etat à l’économie. Un changement de regard sur les travailleurs âgés joue sans doute aussi un rôle. La proportion d’offres d’emploi indiquant des précisions sur l’âge – excluant généralement les plus âgés – a été divisée par trois en une dizaine d’années, montre le Stellenmarkt- Monitor de l’Université de Zurich. «De toute façon, avec la pénurie de main-d’oeuvre et le frein mis à l’immigration, les employeurs n’ont pas le choix», commente Olivier Sandoz. «Ils sont obligés de compter avec les travailleurs plus âgés.»

Mesures d'accompagnement

Garder les gens plus longtemps en emploi peut cependant nécessiter quelques mesures d’accompagnement. Il peut s’agir d’encourager la formation continue pour permettre aux personnes de se maintenir à niveau et d’élargir leurs compétences. D’adapter les systèmes de rémunération, pour récompenser la performance davantage que l’ancienneté. De moduler les responsabilités et le contenu du travail en fonction des capacités du travailleur. D’encourager le temps partiel pour les personnes en fin de carrière ou désirant travailler au-delà de l’âge de référence AVS. Ou de porter une attention plus poussée à l’ergonomie des postes de travail, afin de prévenir les pépins physiques.

Une prise de conscience commence à se remarquer. Les employeurs se sont engagés, dans le cadre de la quatrième conférence nationale sur le thème des actifs seniors, à favoriser leur maintien en emploi. Quant à la Confédération et aux cantons, ils ont promis d’assurer des conditions et des offres permettant à tout un chacun de se former et d’avoir accès à des conseils, quel que soit son âge. Le Conseil fédéral a annoncé en mai des mesures visant à favoriser le placement, la formation et le perfectionnement des travailleurs plus âgés. Dans le même temps, il faut prévoir des mécanismes permettant aux personnes exerçant des professions physiquement pénibles de diminuer leur temps de travail ou de prendre une retraite anticipée. Cela ne passe pas forcément par des changements législatifs; le partenariat social peut également jouer son rôle. Ainsi, dans le bâtiment, patronat et syndicats ont mis en place un système permettant de financer des retraites anticipées, qui est largement utilisé.

Diversification

On pourrait donc aller vers un système dans lequel l’âge de la retraite serait de plus en plus diversifié, en fonction de la pénibilité des professions, des moyens et des désirs des individus. «La réforme Prévoyance 2020 rejetée en votation populaire en septembre 2017 - ndlr) faisait un pas dans ce sens en remplaçant la notion d’âge de référence AVS par celle d’âge-pivot et en introduisant des rentes partielles», remarque Olivier Sandoz.

La Suède est allée encore plus loin en abolissant l’âge de la retraite. Elle n’a conservé qu’un âge minimal. «Chaque année, les personnes actives reçoivent une enveloppe orange avec un document qui leur indique à quelle retraite ils ont droit en quittant le marché du travail à quel âge», explique Giuliano Bonoli. Muni de ces informations, chacun peut choisir jusqu’à quand il veut travailler. Prime à la paresse? Pas du tout. Depuis le début des années 2000, la proportion de personnes de plus de 60 ans actives professionnellement a sensiblement augmenté.

Appliquer le système tel quel en Suisse poserait cependant quelques problèmes. «Cela représenterait un surcroît de travail pour les caisses de compensation, et donc des coûts supplémentaires», prévient Olivier Sandoz. De plus, l’âge de référence AVS ne sert pas seulement à déterminer le moment à partir duquel on a droit à une rente complète. Il permet par exemple également de fixer l’âge à partir duquel on n’a plus droit aux prestations de l’assurance chômage. Mais il ne s’agit pas nécessairement d’obstacles insurmontables.

Pour en savoir plus: le site https://www.personnelqualifie-suisse.ch/fr/ contient une rubrique consacrée aux travailleurs de plus de cinquante ans, avec de nombreuses informations destinées aux employeurs.

 


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