Les reflets de nos contradictions

 | Paru dans Entreprise Romande  | Auteur : Flavia Giovannelli
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La mobilité est devenue une valeur: l’individu est de plus en plus évalué par sa capacité à se déplacer et à s’adapter. Or, le rôle des technologies n’est pas sans ambiguïté: d’un côté, nous avons tout pour bouger et de l’autre, tout pour rester sur notre canapé!

Parmi les paradoxes de la société actuelle, celui de la mobilité est un exemple particulièrement parlant. D’une part, on nous assaille d’offres alléchantes qui nous permettent de partir à l’autre bout de la planète sur un coup de tête à des prix concurrentiels. D’autre part, il ne se passe pas un jour sans qu’on nous rappelle les conséquences d’un tel comportement sur le climat. Les mêmes contradictions pèsent sur le sort de tous les actifs: ils sont censés être flexibles et ne pas rechigner à se déplacer pour affaires, mais on les culpabilise aussi de rejeter beaucoup de CO2 en multipliant les déplacements. Or, même si on parle des possibilités offertes par le télétravail, ils reste marginal en Suisse.

Professeur de sociologie urbaine et d'analyse de la mobilité à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Vincent Kaufmann (lire son interview en page 6) connaît bien ce thème. En 2012, il a publié un ouvrage, Les paradoxes de la mobilité: bouger, s'enraciner, qui a eu un tel succès qu’il en est à sa troisième édition. «Du fait que nos sociétés sont toujours plus interconnectées, nous sommes toujours plus en mouvement», commence-til. «Parfois, le déplacement ne signifie pas bouger davantage. Celui qui traverse le pays en train est bien plus statique que celui qui fait une simple promenade de quartier.»

Valeur fondatrice

Pour expliquer pourquoi nous en sommes arrivés à ces injonctions qui nous tiraillent dans tous les sens, le sociologue propose de se replonger dans la définition du terme «mobilité». Etymologiquement, on l’utilisait au XVIIIème siècle pour évoquer l’idée d’un changement. Au début du XXème siècle, les chercheurs, surtout anglo-saxons, ont thématisé la mobilité pour évoquer les changements d’humeur, le caractère plus ou moins stable. Ce n’est que dans un troisième stade que ce mot a intégré l’idée de franchir un espace. De l’avis unanime, la mobilité est devenue une valeur fondatrice de la modernité. Il faut aller vite, loin et souvent, faute de quoi on ne fait plus partie des gagnants. Or, les déplacements obligés génèrent une fatigue sourde, qui se traduit par un stress accru, voire le burn-out de ceux qui y sont contraints. On en est venu à stigmatiser la sédentarité, considérée comme un vice propre à ceux qui ne prennent pas soin d’eux et ne sont pas des battants.

De son côté, Derek Christie, collaborateur scientifique à l’Institut de santé globale (rattaché à la Faculté de médecine de l’Université l’Université de Genève), confirme ce point de vue. Il a consacré une thèse récente à la marche dans nos modes de vie modernes. «Depuis un demi-siècle, nous effectuons de moins en moins de pas au quotidien. Ce phénomène est lié à l’essor de la voiture individuelle, bien plus qu’à celui des transports publics, qui est plus ancien.» En biologiste, il ne peut que le déplorer, car marcher est un besoin fondamental de l’être humain. Cela lui apporte des avantages physiologiques – on compte moins de risques de surpoids et de maladies cardiovasculaires chez les personnes qui marchent souvent – et sur le plan mental, puisque cela entraîne une diminution du stress.

Derek Christie a concentré ses recherches sur plus de septante personnes entre Genève et Lausanne qui privilégient le déplacement à pied au quotidien, par choix davantage que par nécessité. Elles lui ont confié leurs stratégies, qui l’ont étonné par leur simplicité: «Il faut réapprendre à se déplacer à pied dans la ville, ce qui passe par le développement de compétences spatio-temporelles, à l’aide d’outils qui vont du bon vieux plan de ville à la dernière application technologique», explique le chercheur. «L’essentiel, c’est d’essayer de nouveaux parcours, d’expérimenter. Certes, ça prend du temps, mais si on est motivé, on peut se lever un peu plus tôt.»

Un marché lié au mouvement

Les recherches de Derek Christie ont montré que les podomètres, montres connectées et autres outils technologiques aidant à mesurer l’effort s’avèrent très utiles, surtout dans la phase initiale du changement de comportement. En effet, les mécanismes psychologiques de la décision de se déplacer davantage à pied s’apparentent à d’autres résolutions, comme le fait d’arrêter de fumer. Après la prise de conscience personnelle et le passage à l’acte, l’adoption de nouveaux outils et de nouvelles routines est précieuse pour maintenir le comportement à long terme. La mobilité étant un marché porteur, l’offre est devenue si pléthorique qu’il vaut mieux garder son bon sens et cibler ce qui convient à ses besoins: tapis de course, vélos d’appartement, vélos-pupitres pour calmer les enfants hyper-actifs qui bougent leurs jambes en classe, tabourets à oscillation permettant une assise dynamique. On trouve même des logiciels 3D pour rénover sa maison sans bouger. Revers de la médaille: selon Vincent Kaufmann, les gens finissent par se lasser de ce genre de gadgets, pour leur préférer un vrai changement de mode de vie. C’est pourquoi ceux qui jouent le plus le jeu de la mobilité contrainte – les pendulaires – sont aussi les plus nombreux à vouloir s’offrir un vrai luxe: celui de bouger quand ils le souhaitent.

La publicité face à ses contradictions

Entre le «manger local» et le «voyager loin et toujours moins cher», la publicité dit tout et son contraire à propos de la mobilité des biens et des personnes. On peut parler d’injonctions contradictoires. Ces dernières, dites aussi paradoxales, sont celles auxquelles on ne peut obéir sans désobéir. La publicité est en cela très révélatrice des moeurs de la société. Dans le même ordre d’idées, la publicité souligne, par ses injonctions contradictoires, les tensions qui existent entre différents modes de vie. Ainsi, Moov'in.Paris, successeur de la société Autolib’ à Paris, un service public d'autopartage de voitures électriques, a dû récemment renoncer à sa campagne de publicité qui suggérait que son service était «Cinq fois plus écolo qu'un vélo», car «Cinq passagers. 100% électriques», pour reprendre les slogans de l’entreprise. En substance, on suggérait qu’utiliser une voiture Moov'in.Paris était un acte plus «citoyen» et plus «responsable» que ceux effectués quotidiennement par ceux qui renoncent aux déplacements motorisés. On déculpabilisait les automobilistes. Les adeptes du vélo électrique et de la mobilité douce n’ont pas aimé cette stratégie et l’ont fait savoir sur les réseaux sociaux, en accusant la société Moov'in.Paris de faire du greenwashing. Les contradictions de la publicité, quand il s’agit de mobilité, se manifestent aussi quand des voitures s’affichent sur des panneaux publicitaires en suggérant que le taux de CO2 émis par les véhicules est quantifiable d’une façon très précise ou que «L'environnement va se faire respecter sur les routes» (un slogan utilisé dans la presse française en 2015 par le groupe Volkswagen), un moyen de déculpabiliser les conducteurs qui dévorent les kilomètres. Dans un autre secteur d’activité, de grands groupes agroalimentaires peuvent parfois avoir intérêt, pour certains produits, à mentionner de façon très ostentatoire la provenance locale des ingrédients. Ces mêmes groupes, pour d’autres produits, souhaiteront faire découvrir «d’autres saveurs», souvent «exotiques» et provenant de pays lointains.


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