Pourquoi des masques jetables?

 | Paru dans Entreprise romande Le Magazine  | Auteur : Grégory Tesnier
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Dans une récente interview accordée au journal Le Monde, l’historien des sciences Bruno Strasser, de la Faculté des sciences de l’Université de Genève, a expliqué les conclusions de l’une de ses récentes études sur l’histoire, l’évolution et l’adaptation des masques médicaux à la culture du «tout-jetable». Dans un article coécrit avec le médecin et historien de la chirurgie Thomas Schlich, paru dans la revue médicale The Lancet le 22 mai, Bruno Strasser a cherché à comprendre les causes profondes de la pénurie de masques survenue au printemps dernier. «On sait depuis très longtemps que le masque est indispensable dans la lutte contre les maladies infectieuses, qu’il ne coûte pas cher et qu’il est facile à produire. Il est donc étonnant qu’on se soit trouvé pris au dépourvu quand la pandémie est arrivée, avec des situations dramatiques pour le personnel soignant dans de nombreux hôpitaux.» Et Bruno Strasser de faire un rappel historique: «Jusque dans les années 1970, c’est-à-dire très récemment, les masques médicaux étaient presque tous réutilisables. Ils faisaient l’objet de recherches poussées, ils étaient évalués scientifiquement, et leur développement a conduit à des modèles dont les performances étaient considérées comme très satisfaisantes, souvent même supérieures à celle des masques jetables». Les années 1960 semblent celles d’un virage technologique: l’arrivée sur le marché des textiles en fibres synthétiques non tissées. «Ces nouvelles matières permettent de produire des masques, notamment les respirateurs FFP2/FFP3 et N95 comme on les appelle aujourd’hui, (qui) s’imposent en l’espace d’une décennie et remplacent alors intégralement les masques réutilisables.»

Pour Bruno Strasser et Thomas Schlich, ce ne sont finalement pas des arguments liés à l’efficacité des nouveaux masques jetables qui ont permis de les imposer, mais davantage d’intenses campagnes de publicité, ainsi que des considérations logistiques: «C’est (…) fondamentalement la logique de la gestion des stocks qui a permis au masque jetable de s’imposer. Il apparaît largement dans la littérature que les administrateurs d’hôpitaux trouvent beaucoup plus simple de gérer des stocks de jetables». Avec le recul, Bruno Strasser et Thomas Schlich jugent discutable ce point de vue, suggérant le besoin d’un retour des masques réutilisables: «Notre article n’a rien d’un brûlot contre l’industrie, au contraire. Elle possède un savoirfaire énorme, l’évidente capacité de produire des millions de masques réutilisables tout en garantissant un contrôlequalité élevé. Il faut solliciter les partenaires industriels tout en leur signifiant qu’on veut surtout des masques réutilisables. Et qu’on veut soutenir, dans ce domaine, la recherche qui a été interrompue dans les années 1960, créant ainsi une ignorance sur la façon de produire des masques réutilisables efficaces».


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