Travailler plus ou travailler moins, mais surtout travailler bien

 | Paru dans Entreprise romande Le Magazine  | Auteur : Grégory Tesnier
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«Arrêtons de bosser comme des fous!», affirment Jason Fried et David Heinemeier Hansson, deux entrepreneurs à succès, dans leur nouveau livre qui vient d’être publié en français. «Jouer au bourreau de travail, c’est une maladie contagieuse!» Vraiment? Il semble en effet que les Suisses se plaignent de ne pas disposer de suffisamment de temps libre pour se consacrer à des activités épanouissantes, comme le montrait il y a quelques mois une étude de l’institut de recherche Sotomo, basé à Zurich. Pourtant, savoir adopter une bonne gestion du temps demeure possible et à la portée de tous. On peut étudier cette compétence et progresser dans ce domaine. Corinne Martino anime ainsi depuis 2011 des journées de formation consacrées à la maîtrise du temps – le temps qu’elle appelle de façon taquine «Mon précieux!» – dans le cadre du CRPM à Lausanne ou au sein d’entreprises.

Stop à la dictature du temps! Reprenez le contrôle et gagnez en maîtrise et en efficacité.» Les premières lignes du descriptif des cours donnés par Corinne Martino sonnent comme une injonction à agir plutôt qu’à subir le temps qui passe. «Pendant deux jours, les participants essaient de répondre à cette question: que puis-je faire pour gagner du temps? La formation reste très pragmatique. En effet, il n’existe pas de solution globale, mais une multitude de petites choses que l’on peut faire pour devenir plus efficace.» Dans leur ouvrage Arrêtons de bosser comme des fous!, Jason Fried et David Heinemeier Hansson ne disent finalement pas autre chose. «Il est temps de cesser de glorifier la folie productiviste au bureau et de promouvoir le calme et la sérénité.

L'amélioration de la productivité ne consiste pas à passer davantage d'heures au bureau, mais à en gâcher moins en supprimant les activités inutiles qui distraient de l'essentiel et augmentent le stress.» Les auteurs encouragent à adopter les règles du slow working, cet art de «prendre du temps pour gérer son temps», selon les mots de la consultante Diane Ballonad Rolland, auteur du livre Magical Timing au travail et spécialiste des questions d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Pour elle, «il faut se fixer des priorités, anticiper, faire de la place pour ce qui est vraiment important».

Des conseils que les Suisses ne suivent pas toujours, puisqu’une étude menée en 2017 par l’institut de recherche Sotomo pour le compte de la caisse-maladie CPT a montré que moins d’un tiers des adultes interrogés se sent rarement ou jamais stressé au quotidien en raison d’un manque de temps. Autre point mentionné par ce rapport: près de neuf personnes sur dix n’ont souvent pas assez de temps pour faire ce qui serait réellement important à leurs yeux. La moitié des sondés renonce par exemple à pratiquer une activité physique ou à faire du sport par manque de temps. Toujours pour une personne sur deux, les obligations privées telles que les travaux ménagers, l’encadrement des enfants, les activités liées à la vie associative ou la gestion de la «paperasse» constituent des sources de stress. Les occupations professionnelles? Plus d’un tiers des adultes interrogés sont stressés par leur métier, qui empiète sur leur temps libre, «que ce soit sous la forme d’heures supplémentaires ou d’appels et d’e-mails professionnels en dehors des heures de travail».

Prendre du recul, changer au besoin

Pour Corinne Martino, «si la charge de travail est vraiment trop élevée ou si une personne refuse de changer certaines habitudes, rien ne pourra améliorer véritablement des situations de stress en lien avec l’exercice de telle ou telle profession». Pourtant, au-delà de ce constat, des solutions peuvent se mettre en place pour arriver à une meilleure gestion du temps, en partant de l’idée que les responsabilités dans ce domaine sont partagées entre les collaborateurs, les équipes de management et l’entreprise elle-même, en tant que cadre global de travail.

Corinne Martino encourage d’abord les participants à ses formations à prendre conscience de leur mode de fonctionnement au travail. Comment une personne gère-t-elle son temps? Quel est son profil et quelles sont ses motivations? Souhaite-t-elle, par exemple, que tout soit toujours parfait? «Ces questions initiales sont essentielles, car elles vont conditionner la capacité de chacun à prendre du recul et à changer au besoin ses pratiques, ses attentes ou ses habitudes.» Dans cette perspective, Corinne Martino souhaite, au minimum, qu’une prise de conscience puisse s’opérer chez les participants dans le cadre de ses cours. Ces derniers fournissent en outre une multitude d’outils pratiques pour améliorer le quotidien. Lors de la formation, on apprend par exemple à traduire les tâches professionnelles à accomplir sous la forme d’objectifs SMART, c’est-à-dire spécifiques, mesurables, acceptables, réalistes et temporellement définis. Ce réflexe doit permettre non seulement de mieux gérer son planning professionnel et hiérarchiser ses obligations, mais encore de pouvoir argumenter de façon factuelle si un problème survient, par exemple au niveau de la charge de travail.

Autre conseil donné par Corinne Martino: «Il faut noter tout ce qui nous passe par la tête, toutes les actions que nous souhaitons ou devons faire». Pourquoi? Pour alléger notre esprit et mieux se concentrer sur chaque moment spécifique. Concernant ce dernier point, Corinne Martino note que les technologies de la communication et la digitalisation constituent de grands défis: les possibilités de micro-interruptions et de ruptures de rythme – téléphones, e-mails, etc. – semblent toujours plus nombreuses lorsque l’on souhaite accomplir une tâche particulière, tandis que la flexibilisation du temps de travail implique de redéfinir des règles pour savoir où se situe le temps professionnel et où se situe la vie personnelle. Plus largement, ce sont les anciens systèmes de management qui se trouvent remis en cause, avec en toile de fond cette interrogation: quelle marge de manoeuvre faut-il laisser aux collaborateurs pour qu’ils organisent leur emploi du temps?


Règle de ponctualité: les Suisses romands sont plus exigeants

Voilà un autre enseignement de l’étude de 2017 auprès de quelque huit mille personnes menée par l’institut de recherche zurichois Sotomo: tous les Suisses ne possèdent pas la même marge de tolérance face au retard d’une personne lors d’un rendez-vous. Les plus compréhensifs ne sont pas forcément ceux à qui l’on pense en premier. Ainsi, les Suisses alémaniques tolèrent plus facilement une attente. Les Latins – les Romands comme les Tessinois – sont plus stricts. Dans le détail, l’étude de Sotomo affirme que «si les préjugés largement répandus étaient fondés, alors la tolérance concernant les retards devrait être moins élevée en Suisse alémanique qu’en Suisse latine. Dans la réalité, c’est l’inverse. En Suisse alémanique, 54% (des sondés) tolèrent un retard de dix minutes ou plus. En Suisse romande, ils sont 47% et en Suisse italienne, la part ne s’élève même qu’à 40%. Ces chiffres montrent que les attentes de ponctualité ne sont pas fondamentalement différentes dans les régions linguistiques de Suisse. Cependant, la population latine a plus vite tendance à perdre patience que ses compatriotes germanophones».

L'héritage de la règle de Saint Benoît

Notre découpage temporel traditionnel d’une journée, entre travail, vie personnelle et loisirs, doit beaucoup à la règle de saint Benoît. Cette règle, écrite entre 530 et 547 par Benoît de Nursie pour guider ses disciples dans la vie monastique, a été adoptée au fil des siècles et en Occident par un nombre croissant d’établissements religieux isolés du monde. Elle gouverne la vie monastique d'inspiration bénédictine et fournit le planning des activités spirituelles ou de celles liées au travail ou à la détente. Elle ordonne encore aujourd’hui le quotidien de milliers de moines, mais elle a également de l’influence chez de nombreux laïcs qui apprécient sa façon de structurer les activités diurnes. «L’oisiveté est ennemie de l’âme. Les frères doivent donc consacrer certaines heures au travail des mains et d’autres à la lecture des choses divines», affirme notamment la règle de saint Benoît.


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