Un fonds souverain? Mauvaise idée

 | Paru dans Entreprise romande  | Auteur : Pierre Cormon

Avec plus de huit cent milliards de francs, le bilan de la Banque nationale suisse donne le vertige. Des voix de tous bords demandent que la plus grande partie en soit placée dans un fonds souverain, comme le produit des ventes de pétrole de la Norvège, de manière à en faire profiter l’AVS, la recherche ou les infrastructures. L’Union syndicale suisse dit même réfléchir au lancement d’une initiative en ce sens.

On pourrait assigner deux missions différentes à un tel fonds: investir en monnaies étrangères ou investir en francs suisses. S’il s’agit d’investir en monnaies étrangères, c’est précisément ce que fait la BNS, avec succès – quarante-neuf milliards de bénéfices en 2019. Ces sommes sont d’ores et déjà vouées à être presque entièrement distribuées à la Confédération et aux cantons. Ils sont libres de les utiliser dans le but qu’ils jugent prioritaire, que ce soit les retraites, la recherche ou les infrastructures. On peut toujours espérer que rajouter une structure supplémentaire permettrait de dégager de meilleurs rendements, mais rien ne le prouve.

Investir les actifs de la BNS en francs suisses, dans les infrastructures, la recherche ou le tournant énergétique poserait en revanche un problème bien plus sérieux. Les actifs de la Banque nationale sont en effet en monnaies étrangères. Contrairement aux actifs du fonds norvégien, ils ont été acquis en faisant tourner la planche à billets (lire en p.3). Or, si cela constituait une manière durable de financer les politiques publiques, cela se saurait.

Pour investir ces actifs en Suisse, il faudrait au préalable les changer en francs. Cela ferait monter le cours de cette monnaie, précisément ce que la BNS s’efforce d’éviter. Surtout, beaucoup plus d’argent circulerait dans le pays sans que cela ne provienne d’une création de richesse supplémentaire. Tout étudiant en première année de HEC peut prédire le résultat: une inflation qui déstabiliserait l’économie. Les actifs des entreprises, les rentes des retraités, les salaires des employés perdraient de la valeur. Ce qu’on croirait gagner d’un côté serait perdu de l’autre et les pertes pourraient être plus élevées que les gains.

Bref, considérer les actifs de la BNS comme un trésor dans lequel on peut puiser pour financer nos projets d’avenir relève d’une mauvaise compréhension de l’économie monétaire. Les propositions en ce sens ne peuvent donc pas être soutenues.