Une longue histoire de fake news

 | Paru dans Entreprise romande  | Auteur : Flavia Giovannelli
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Et si l’important, avec les fake news, n’était pas de savoir détecter le vrai du faux, mais plutôt de comprendre que ces questions sont inhérentes à la condition humaine? C’est le parti que prend Carolyn Biltoft, professeure assistante en histoire à Genève, experte en croyances et en doutes. Elle estime, à l’heure où ces questions atteignent des enjeux politiques, sociaux, et environnementaux inédits, que nous devons nous prémunir psychologiquement contre ce phénomène. Quant à David Delmi, un autre expert de la désinformation, il propose de mettre en place un arsenal innovant pour lutter contre toutes les formes de manipulations.

«Le thème des fake news occupe l’esprit humain depuis longtemps. Par exemple, un tableau signé par le Caravage, peint en 1601 l’illustre bien», commence Carolyn Biltoft, professeure assistante en histoire à Genève, experte en croyances et en doutes, venue donner une conférence sur cette question à la Maison de la Paix. Inspirée d’un chapitre emblématique du Nouveau Testament, l’historienne résume la scène du Caravage ainsi: «Thomas, apôtre de Jésus, dit qu’il ne croirait à la résurrection de celui-ci que le jour où il constaterait de ses yeux la marque des clous laissée par la crucifixion. Il a même insisté: il voulait mettre le doigt sur les blessures du Christ. Or, nous sommes tous comme lui, même à notre ère des technologies modernes: nous voulons toucher pour croire». D’après Carolyn Biltoft, le doute est notre lot commun. Qu’il s’agisse de faits ayant laissé des traces concrètes, de vérités abstraites, scientifiques, ou des sentiments d’une personne chère, qui pourrait être sûr de tout connaître? Selon l’historienne, nous sommes ainsi condamnés à avancer en étant tiraillés par l’anxiété, que nous tentons de combattre par des superstitions ou par des preuves.

Une image vaut mille mots

Des étapes jalonnent l’évolution humaine, qui marquent cette volonté de fixer les faits. Par exemple, l’invention de l’imprimerie par Johannes Gutenberg est considérée comme un événement majeur de la Renaissance parce qu’il a permis la reproduction et la diffusion de textes. La démocratisation de la connaissance s’est accélérée, donnant à chacun la possibilité d’avoir plus d’outils pour se forger son opinion. En 1962, le philosophe Marshall McLuhan a émis l’idée, dans son ouvrage La galaxie Gutenberg, qu’une civilisation se forme - ou se transforme - grâce au progrès technique. Il pensait alors que la numérisation des informations marquerait le retour de l’oral et le déclin de l’écrit. Or, contrairement à son analyse, l’écrit a non seulement survécu, mais il s’est fortifié. Par exemple, c’est dans les pays où la télévision s’est le plus développée que la presse écrite a le mieux résisté. En délivrant une information plus rapide, mais plus brute, les médias électroniques ont, eux, augmenté le besoin de vérifier et d’étayer. Au XXème siècle, l’image a suscité de nouvelles exigences. Une image ne vaut-elle pas mille mots? Dans les années 1930, Arthur Felling, dit Weegee, un talentueux photographe new-yorkais, est devenu l’un des pionniers du photojournalisme, en mettant en place un système professionnel qui lui permettait d’être au plus près des événements, en l’occurrence des faits divers.

Négationnisme et théories du complot

Le déni de faits historiques a pourtant accompagné le progrès sans perdre de sa puissance. Aujourd’hui encore, de prétendus spécialistes nient l’existence des chambres à gaz. Très souvent, relève Carolyn Biltoft, les dérives commencent par une remise en cause de certains faits historiques par des mises en perspectives insidieuses. A un moment, il y a un basculement. Or, plus nous disposons de moyens de nous tenir informés en temps réel, plus les théories du complot se sont mises à prospérer, comme si elles se glissaient dans les brèches. Un paradoxe qui effraie Carolyn Biltoft. Elle cite pour illustrer son propos le livre Nobody died at Sandy Hook, emblématique des théories du complot. Ses auteurs y affirment que la fusillade de cette école américaine, en 2012, n’a jamais eu lieu. Ils y prétendent, noir sur blanc, qu’il s’agissait d’une mise en scène du gouvernement fédéral dans le cadre des efforts de l’administration Obama pour adopter des restrictions plus sévères concernant les armes à feu. En vérité, il y eut vingt-huit morts.

Les fake news ont traversé le temps et semblent avoir encore de très beaux jours devant elles. Quelle attitude faut-il adopter pour faire face à cette «épidémie »? Tout d’abord, pour l’historienne, il s’agit de mieux comprendre les mécanismes humains sur le plan psychologique. Même si l’on parvient à juguler la désinformation, la question de savoir pourquoi les gens croient ce qu’ils croient est bien plus complexe. Selon la chercheuse, c’est pour cette raison principale qu’il faut tout faire pour renforcer la liberté de la presse et, ainsi, montrer que le monde a plusieurs visages.


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